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Mention de harcèlement et viol
Article mis à jour le 22 juin 2020

BD – C’est comme ça que je disparais

par Eva Cottin publié le 20 juin 2020 (c) Mirion Malle - La Ville Brûle

Dans C’est comme ça que je disparais (Editions La Ville Brûle, 2020), la dessinatrice Mirion Malle raconte l’histoire de Clara et sa dépression. Cette BD aux multiples facettes tente de déjouer le tabou et contrer en douceur la stigmatisation des troubles psychiques.

Mirion Malle est une dessinatrice et autrice de BD déjà connue des jeunes féministes et sur le web : son travail s’est diffusé via son blog d’étudiante Commando Culotte qui décryptait le sexisme dans la culture populaire. Elle a publié ensuite plusieurs ouvrages destinés à la vulgarisation pour le grand public ou jeune public. Sans se départir de ses réflexions féministes, Mirion Malle a laissé de côté cette fois-ci le registre pédagogique pour se lancer dans une fiction. Française vivant au Québec, à Montréal, c’est dans ce décor qu’elle place son histoire, imprégnée de tournures de langage québécoises qui pourront réjouir ou dérouter quelque peu le lectorat européen.

Un mal-être qui teinte le quotidien

Clara, jeune adulte, habite à Montréal, travaille comme attachée de presse pour une maison d’édition au patron un peu tyrannique, et tente d’avancer pendant son temps libre sur son deuxième recueil de poèmes. Elle habite seule, mange des céréales, regarde des séries, sort avec des copines, téléphone à son meilleur ami parti à l’étranger, et regarde régulièrement le compte Instagram de son ex-copine pour tenter de réveiller des émotions qui lui inspireraient des textes. Une vie somme toute ordinaire.

Mais l’histoire s’ouvre sur une autre facette de ce quotidien banal : Clara a souvent « le goût de mourir », dit-elle chez une psy trop silencieuse, qu’elle cessera de voir à la page suivante. Elle n’est pas suicidaire, non, pas non plus de grands élans de désespoir. Juste ce vide, cette fatigue, ce manque d’envie de continuer. La vie « normale » qu’elle tente de continuer à mener n’est qu’une fragile façade ; de plus en plus, le mal-être de Clara perce à travers les fissures, elle s’enfonce doucement, puis stagne, dans ce qu’elle décrit comme « un rêve bizarre et mou », « un truc noir et gluant, [qui] prend toute la place, toute l’énergie ».

Elle adresse des sourires fatigués à sa collègue dont elle décline toutes les invitations, répond par phrases d’usage vaguement rassurantes à ses amies qui s’inquiètent pour elle, et finit par déserter les soirées et ne plus répondre aux messages : bref, elle s’enlise toujours plus dans la solitude et la fatigue.

On la voit avoir du mal à se concentrer, souffler à la moindre tâche, se fossiliser sous sa couette, et manquer d’inspiration pour ses poèmes. « Je suis vide, je ne ressens rien, juste du vide. En ce moment, tout est juste trop vide et trop plein en même temps », confie-t-elle à son meilleur ami, admettant même préférer à ce vide la tristesse aiguë qui avait suivi sa dernière rupture amoureuse. Elle adresse des sourires fatigués à sa collègue dont elle décline toutes les invitations, répond par phrases d’usage vaguement rassurantes à ses amies qui s’inquiètent pour elle, et finit par déserter les soirées et ne plus répondre aux messages : bref, elle s’enlise toujours plus dans la solitude et la fatigue. Peu à peu, ses contacts sociaux s’effritent, son groupe de copines abandonne, ne comprenant pas ce qui plombe autant Clara.

Des violences sexistes qui impactent la santé mentale

Loin des idées reçues et des simplifications, loin de l’esthétisation de la dépression souvent opérée dans les films et séries, Mirion Malle représente bien avec Clara cette dépression longue, plate, poisseuse, qui assourdit les émotions, rend chaque chose fade, grise, sans intérêt, et surtout aspire toute l’énergie, rendant difficile la poursuite du quotidien. Sans non plus avancer une explication unique à un mal-être complexe, le récit met en évidence l’impact des violences sexistes sur la santé mentale et ses troubles anxieux, crises d’angoisse, dépression et idées suicidaires : sous la dépression de Clara se cache un sentiment d’injustice et d’impuissance explosifs. Une colère dont elle ne sait que faire, liée à une agression sexuelle vécue des années plus tôt, souvenir qui l’habite chaque jour, et qu’en même temps, elle culpabilise de porter encore comme une blessure alors que « c’était il y a longtemps » et « il y a pire ». Représentation également nuancée des ami·e·s qui l’entourent, qui l’aiment et font de leur mieux, tout en se montrant parfois rudes ou maladroit·e·s.

Mirion Malle représente bien avec Clara cette dépression longue, plate, poisseuse, qui assourdit les émotions, rend chaque chose fade, grise, sans intérêt, et surtout aspire toute l’énergie, rendant difficile la poursuite du quotidien.

Ressortent surtout, de ce récit, la difficulté à parler de ce que l’on ressent dans une telle situation, mais encore davantage, la difficulté à être entendu·e et compris·e, tant la situation paraît absurde de l’extérieur. Sont aussi pointées les inégalités de genre et de classe face à la santé mentale : que ce soit l’injustice de devoir gérer une mauvaise santé mentale en raison de violences subies, de devoir payer (au sens figuré comme propre) pour ce que quelqu’un d’autre a fait, ou l’inégalité d’accès à une aide professionnelle, entre la délicate tâche de trouver un·e thérapeute dont les méthodes et la personnalité nous conviennent, les listes d’attente, et le coût élevé des professionnel·le·s établi·e·s en libéral.

Soutenir, rassurer et déculpabiliser malgré tout

Parfois, c’est plus facile de s’ouvrir et de recevoir de la part de personnes moins proches. Il y a ces scènes d’une grande douceur, où Clara soutient, rassure et déculpabilise une autre jeune femme en proie à des attaques de panique liées à un vécu de harcèlement. Ou ces mots de sollicitude d’une autrice lors de la soirée de lancement de son nouvel ouvrage, qui voit Clara épuisée – et lui rappelle qu’elle l’estime « en tant qu’artiste » et non en tant qu’attachée de presse.

Graphiquement, Mirion Malle laisse tomber les couleurs flashy et le ton pédagogique de son blog, pour laisser s’épanouir un trait en noir et blanc, aéré, contrasté, délicat.

Graphiquement, Mirion Malle laisse tomber les couleurs flashy et le ton pédagogique de son blog, pour laisser s’épanouir un trait en noir et blanc, aéré, contrasté, délicat. Alternant les cases pleines de détails ordinaires, les grands espaces blancs qui laissent toute la place aux mots, et le dessin très expressif des visages déformés par les cernes, la tristesse ou le désarroi, la dessinatrice propose là un univers visuel d’une grande poésie.

Un livre sensible et puissant, qui, s’il peut réveiller de mauvais souvenirs chez certain·e·s lectrices·teurs, peut aussi apporter consolation, compréhension et douceur.

Tags : dépression - santé mentale - viol - Critique - BD Partagez