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Jeunes parents

C’est l’heure des papas !

par Julie Gillet publié le 19 juin 2018 ©negative space

A quand un congé de paternité renforcé ?

"Même après vingt jours de congé, je n’étais absolument pas prêt à laisser mon fils et ma compagne seuls à la maison".

C’est avec émotion qu’Antoine* se souvient de son congé de paternité. « Les vingt jours qui ont suivi la naissance de mon petit bonhomme ont été merveilleux », explique le jeune papa. « Être coupé du monde, à l’abri dans notre cocon, était incroyablement agréable. Mais même après vingt jours de congé, je n’étais absolument pas prêt à laisser mon fils et ma compagne seuls à la maison. La maman a vite eu besoin de sortir, de voir des gens. Moi, non. Je ne suis ressorti que la veille de ma reprise de travail. Les premiers jours, j’avais une énorme boule au ventre. Je me trouvais à 50 km de ma petite famille et n’étais pas capable d’être présent dans la minute en cas de problème. C’était très difficile à gérer. Je pense qu’il m’aurait fallu un mois pour réatterrir dans le monde réel en douceur ».

Pour parvenir à ces vingt jours de congé, Antoine a fait comme beaucoup de papas : il a bricolé, ajoutant deux semaines de congés annuels au congé de paternité de dix jours accordé depuis 2002 en Belgique (les trois premiers sont rémunérés à 100 % et les sept suivants à 82 % du salaire). Les papas peuvent prendre ces jours d’affilée ou les échelonner dans un délai de quatre mois après l’accouchement. Notons que depuis 2011, le co-parent, c’est-à-dire le travailleur ou la travailleuse qui n’a pas de lien de filiation avec l’enfant nouveau-né de son/sa partenaire, peut également sous certaines conditions, de la même manière, avoir droit à 10 jours de congé lorsque sa partenaire accouche.

"Comme Antoine et Julien, les pères souhaitant s’investir davantage dans leur vie familiale sont de plus en plus nombreux. Les mentalités ont changé, et il n’est plus rare de voir des hommes à la sortie des crèches et des écoles, sac à langer en bandoulière et poussette au bout des bras".

Antoine n’est pas le seul à penser que ces dix jours sont bien trop courts. « Mon aînée a connu quelques problèmes de santé, lorsqu’elle avait trois semaines », raconte Julien, 33 ans. «C’était dur de partir le matin pour aller bosser, après une nuit blanche, et de laisser ta copine toute seule à gérer ce truc que tu ne comprends pas. Tu essayes d’aider quand tu rentres, comme tu peux, mais tu n’es pas là pendant la moitié de la journée. C’est très frustrant. Si j’avais pu passer plus de temps à la maison, ça se serait beaucoup mieux passé pour tout le monde ».

Comme Antoine et Julien, les pères souhaitant s’investir davantage dans leur vie familiale sont de plus en plus nombreux. Les mentalités ont changé, et il n’est plus rare de voir des hommes à la sortie des crèches et des écoles, sac à langer en bandoulière et poussette au bout des bras. Sur les réseaux sociaux, les pères affichent aussi fièrement que leur compagne les exploits de leur marmaille (mais est-ce réellement une avancée ?); et on les croise désormais tout autant dans la salle d’attente du pédiatre qu’au bord du terrain de foot pour encourager le petit dernier.

©Free stocks"Les jeunes papas ne sont encore que six sur dix à prendre leur congé de naissance. Un tiers des pères qui ne l’ont pas pris ne connaissait pas l’existence de ce congé, ou ne savaient pas qu’ils y avaient droit".

Néanmoins, ainsi que le révèle la Ligue des Familles, les jeunes papas ne sont encore que six sur dix à prendre leur congé de naissance. Un tiers des pères qui ne l’ont pas pris ne connaissait pas l’existence de ce congé, ou ne savaient pas qu’ils y avaient droit. 15 % n’y avaient effectivement pas droit : il s’agit ici principalement des indépendants. En effet, le congé de paternité est ouvert exclusivement aux salariés et aux fonctionnaires. Les travailleurs indépendants, les demandeurs d’emploi, les étudiants ou encore les travailleurs précarisés sans contrat de travail, ne bénéficient pas de ce congé payé à la naissance de leur enfant. Près d’un père sur cinq n’avait pas envie ou n’était pas intéressé par ce congé. Enfin, un sur cinq n’a pas pris son congé par peur de perdre des revenus, ou que cela ait des conséquences sur sa carrière professionnelle.

"En passant à côté du congé de paternité, les jeunes pères ratent en effet l’opportunité de créer un lien et de construire une relation forte avec leur enfant dès ses premiers jours".

Ces chiffres sont interpellants. En passant à côté du congé de paternité, les jeunes pères ratent en effet l’opportunité de créer un lien et de construire une relation forte avec leur enfant dès ses premiers jours. Un moment privilégié pour se découvrir mutuellement, mais également pour apprendre : c’est le moment où s’acquièrent les bons gestes, ceux du bain, du change, des soins, des biberons, ces gestes qui plus tard permettront aux pères de prendre place à part entière dans l’organisation familiale. « Je n’ai pas eu la chance d’avoir un congé de paternité », raconte Jean-Paul, 52 ans. « Du coup, c’est vrai que j’ai toujours eu un peu de mal avec mes enfants, quand ils étaient tout petits. Je n’osais pas trop y toucher, je laissais leur maman faire. Avec le recul, et quand je vois la relation que mon fils a avec son fils, je trouve ça dommage ».

En France, Hugo Gaspard milite pour le congé paternité
Pour aller plus loin :Congé de paternité : à quand le même nombre de jours pour les papas que pour les mamans ? La pétition du magazine français Causette pour le congé paternité

Le congé de paternité, un outil pour l’égalité

"Je ne sais pas comment mon épouse aurait fait sans moi. Pendant qu’elle se reposait un peu, j’ai appris à découvrir ma fille".

Aussi, l’arrivée d’un nouvel enfant bouscule généralement considérablement le quotidien. Entre les démarches administratives, les tâches familiales (surtout s’il y a déjà d’autres enfants), les obligations sociales et ce nouveau-né qui réclame une attention constante, difficile pour les jeunes mères de s’en sortir seule. Et même si de nombreux parents solos y parviennent chaque jour, mieux vaut être deux pour faire face. « L’arrivée de Noumia a été un vrai chamboulement », témoigne Samir. « On a dû revoir tout notre planning, s’organiser, essayer de dormir quelques heures quand même. Je ne sais pas comment mon épouse aurait fait sans moi. Pendant qu’elle se reposait un peu, j’ai appris à découvrir ma fille. Sa maman avait déjà fait connaissance pendant neuf mois, j’ai pu rattraper un peu de ce temps ».

"En favorisant leur implication dès la naissance, en les immergeant immédiatement et complètement dans leur nouveau rôle, le congé de paternité permet aux nouveaux pères d’acquérir la confiance et les compétences nécessaires pour occuper pleinement leur place au sein de la famille".

En Belgique, la durée légale du congé de maternité est de quinze semaines, dont au moins obligatoirement une semaine à prendre avant l’accouchement et neuf semaines à pendre après. À ce temps, nécessaire aux mères pour se remettre physiologiquement de leur accouchement, s’ajoutent cinq semaines de congé supplémentaires, non obligatoires, à prendre avant ou après la naissance. Un congé indispensable aux jeunes mères pour accueillir sereinement leur enfant, que nous ne souhaitons bien entendu pas remettre en question. Mais pourquoi ne pas octroyer les mêmes avantages aux jeunes pères ?

Voilà bien longtemps que les Femmes Prévoyantes Socialistes militent pour un congé de paternité obligatoire, d’une durée minimum d’un mois. En effet, le congé de paternité est un formidable outil pour faire évoluer les mentalités. Aujourd’hui, en Wallonie, les femmes consacrent chaque semaine en moyenne onze heures de plus que les hommes au travail ménager, aux soins et à l’éducation aux enfants. Un chiffre qui ne concerne que le temps passé à effectuer physiquement les tâches. « Le temps passé à planifier et organiser ces tâches afin qu’elles s’enchaînent et permettent le fonctionnement du ménage, le poids temporel de la charge mentale donc, n’a pas été comptabilisé », souligne la sociologue Anna Safuta. En favorisant leur implication dès la naissance, en les immergeant immédiatement et complètement dans leur nouveau rôle, le congé de paternité permet aux nouveaux pères d’acquérir la confiance et les compétences nécessaires pour occuper pleinement leur place au sein de la famille.

Aussi, le congé de paternité apparait comme un levier essentiel pour lutter contre les discriminations faites aux femmes sur le marché de l’emploi, notamment à l’embauche. Nombreuses/eux sont en effet encore les employeuses/eurs à préférer engager un homme plutôt qu’une femme, susceptible d’avoir des enfants et donc de s’absenter plusieurs mois. Conférer le même « avantage » aux hommes permettrait de rééquilibrer les choses et de changer le regard des entreprises sur la parentalité.

En France, à nouveau, on réfléchit le congé paternité

Un congé de paternité obligatoire permettrait également de lutter contre les discriminations vécues par les jeunes pères souhaitant s’investir dans leur vie de famille. « Impossible de m’arrêter plus de trois jours », raconte Miguel, ouvrier dans le secteur de la construction. « Là, on m’a promis une promotion d’ici quelques mois. Si je m’absente maintenant, c’est certain que je n’aurai pas le poste, le patron me l’a clairement fait comprendre ». Face à cela, nous exigeons des pouvoirs publics, en plus d’un congé obligatoire, qu’ils mettent en place des dispositions légales assurant aux travailleurs une protection contre le licenciement et les éventuelles discriminations liées à la prise d’un congé de paternité ou de coparentalité.

Une cuillère pour maman, une cuillère pour papa

Aujourd’hui, en Belgique, le marché du travail reste traversé de nombreuses inégalités : temps partiels, salaire moindre, plafond de verre, confinement dans certains secteurs et à certains postes… Les femmes demeurent fortement discriminées, tandis que les hommes peinent à s’affranchir des stéréotypes. Or, un congé de paternité plus long permettrait d’équilibrer davantage les rôles sociaux, offrant une meilleure articulation entre vies professionnelle et privée pour toutes et tous.

Et qui dit « meilleure articulation », dit « moins de stress ». Et donc une meilleure productivité. Plusieurs entreprises privées l’ont bien compris. Ainsi, en juillet dernier, une grosse société pharmaceutique anversoise décidait d’offrir deux mois de congés de paternité à ses milliers d’employés en Belgique. En janvier, la filiale belge d’une multinationale informatique embrayait, offrant un mois de congé supplémentaire aux jeunes pères. Une pratique certes encore marginale, mais qui démontre une réelle évolution dans les mentalités et la reconnaissance de la mixité au sein de l’entreprise comme levier de croissance et de créativité.

Ainsi, en Suède, les parents se partagent à leur guise 480 jours de congés parentaux, à la condition que chacun prenne au moins trois mois.

Certains de nos voisins font également office de précurseurs. Ainsi, en Suède, les parents se partagent à leur guise 480 jours de congés parentaux, à la condition que chacun prenne au moins trois mois. Durant la majeure partie de cette période, ils reçoivent 80 % de leur salaire. La Norvège prévoit quant à elle dix semaines de congé parental réservées aux hommes, couvrant 90 % de leur salaire. Le Portugal fait également figure de bon élève, avec son congé de paternité obligatoire de quinze jours, auquel s’ajoute un congé facultatif de dix autres jours, et la possibilité de transférer une partie du congé de maternité au père sur simple demande.

Au Québec, 80 % des pères s’absentent du travail après la naissance d’un enfant. Dans le reste du pays, c’est 13 % des pères qui optent pour un congé parental. Le modèle québécois est-il la meilleure approche pour inciter plus de pères à passer plus de temps avec leur nouveau-né?

Pour aller plus loin :Paroles de pères expatriés sur les congés de paternité "Renforcer le congé de paternité est un geste fort. C’est reconnaitre et consacrer le rôle et la place du père auprès de l’enfant dès sa naissance".

En Belgique, plusieurs partis politiques, dont le PS, Écolo et le CD&V, ont déposé des propositions de loi visant à rendre obligatoire et à allonger le congé de paternité. Une proposition de loi visant à octroyer un congé de paternité aux indépendants est également sur la table depuis plusieurs mois. Nous le voyons, une dynamique positive tend à se mettre en place… À nous aujourd’hui de nous mobiliser pour faire définitivement pencher la balance en faveur des pères !

Renforcer le congé de paternité est un geste fort. C’est reconnaitre et consacrer le rôle et la place du père auprès de l’enfant dès sa naissance. C’est œuvrer pour une société plus égalitaire et permettre à chacun-e de poser ses choix de vie en toute liberté. Enfin, c’est revendiquer pour toutes et tous les mêmes droits, et offrir à chacun-e les mêmes possibilités.

Pour aller plus loin : Un artiste a suivi et photographié le quotidien de pères ayant décidé de rester à la maison pour s’occuper de leurs enfants pendant au moins six mois. découvrir le travail de Johan Bävman

*Afin de respecter l’anonymat des personnes interviewées, tous les prénoms ont été modifiés.

Tags : Parité - inégalité - parentalité Partagez