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Les homosexualités

Article mis à jour le 25 septembre 2017

Être lesbienne dans une société patriarcale

par Anna Metral publié le 18 septembre 2017 ©philippe leroyer

Malgré le mariage et l’adoption pour les couples homosexuels ainsi que la PMA pour les femmes lesbiennes, notre société reste empreinte d’un sexisme qui flirte avec l’homophobie ordinaire. Dans ce cadre, comment vit-on le fait d’être une femme attirée par d’autres femmes ? Entre pressions latentes à correspondre aux normes de genre en vigueur et volonté de redéfinir féminité et sexualité; être lesbienne dans un système patriarcal est loin d’être de tout repos

La lesbienne acceptable

Oceanerosemarie

Au début des années 2010, l’humoriste française Océanerosemarie  joue sur scène son spectacle La lesbienne invisible.  Elle y parle des difficultés, en tant que lesbienne utilisant les codes traditionnels de la féminité (robe, décolleté, maquillage, etc. ) à s’affirmer comme telle.

« Un paradoxe s’établit alors autour de cette lesbienne qui prend plaisir à se vêtir selon les codes associés à la féminité. D’une part, on ne veut pas croire qu’elle est lesbienne, mais de l’autre, son orientation sexuelle peut être plus facilement acceptée par la société, car son apparence correspond aux normes de la beauté hétéronormée ».

Une femme qui porte les cheveux longs et des talons hauts ? Pour beaucoup, cette description ne pourrait jamais être le portrait d’une lesbienne. Elle ne correspondrait pas assez aux stéréotypes associés à LA lesbienne : grosses chaussures, cheveux courts, pantalons larges et chemises en flanelle. Il n’existerait donc qu’un modèle unique ? Et les autres alors, ont-elles le droit d’exister, doivent-elles se justifier, prouver et légitimer leur orientation sexuelle ? Apparemment.

Récemment, Océanerosemarie participait au podcast La Poudre  et revenait sur l’impact de ces représentations dans l’imaginaire collectif, mais elle avait parfois eu l’impression de « desservir la cause » : « Après mon spectacle, j’ai eu pas mal d’interviews. J’ai compris comment cela pouvait jouer contre ma cause le fait d’être féminine parce que tout à coup je devenais la bonne lesbienne, la lesbienne présentable. On me disait “Toi ça va”, en gros ça voulait dire “Toi t’as l’air hétéro donc on te supporte”. J’ai commencé à tiquer, j’ai pris peur, je ne voulais pas devenir cette lesbienne de service qui conforte une majorité qui est quand même homophobe et qui me tolère parce
que je reste “normative”. J’ai donc commencé à radicaliser mon discours. »

Un paradoxe s’établit alors autour de cette lesbienne qui prend plaisir à se vêtir selon les codes associés à la féminité. D’une part, on ne veut pas croire qu’elle est lesbienne, mais de l’autre, son orientation sexuelle peut être plus facilement acceptée par la société, car son apparence correspond aux normes de la beauté hétéronormée. Si elle n’est pas trop visiblement « lesbienne », c’est-à-dire « masculine », elle est acceptable, respectable, on parlerait presque de lesbienne idéale.

Une sexualité lesbienne niée

Cette pression très forte sur l’apparence physique découle des normes de genre qui dominent notre société, divisant les gens et la façon qu’ils ont de se représenter entre une identité féminine et une identité masculine. Des normes de genre qui agissent comme soutien, moteur et relais du modèle dominant de l’hétérosexualité, et qu’une orientation sexuelle différente vient chambouler.

Cette dichotomie masculin-féminin se retrouve aussi dans les relations de couple et notamment dans la sexualité. Même concernant les relations homosexuelles, l’imaginaire collectif suit un schéma binaire et a une définition extrêmement limitée de ce qu’est la sexualité : un-e dominante
devant correspondre au masculin, un-e dominé-e devant correspondre au féminin, un-e actif-ve face à un-e passif-ve, un rapport sexuel est défini comme la pénétration d’une femme par un homme. Revient alors cette idée : les lesbiennes ne feraient pas l’amour, ou du moins « pas vraiment ».

" Pas de pénétration par un pénis donc pas de « vraie » sexualité entre filles. Cette sexualité lesbienne est niée parce que trop éloignée de ce que la société conçoit comme sexualité, participant à l’invisibilisation du lesbianisme et à sa non-acceptation ".

Toute autre pratique étant rejetée au stade de « préliminaires », la pénétration vaginale par un pénis est considérée comme la seule « vraie » sexualité, l’unique, la légitime, l’autorisée. Pas de pénétration par un pénis donc pas de « vraie » sexualité entre filles. Cette sexualité lesbienne est niée parce que trop éloignée de ce que la société conçoit comme sexualité, participant à l’invisibilisation du lesbianisme et à sa non-acceptation.

Mais doit-on vraiment limiter la définition d’un rapport sexuel à cela ? Ce serait triste! En éclatant ces codes, le champ des possibles s’ouvre alors : comment définit-on un rapport sexuel ? En fonction d’une position, d’une action précise, d’un état de jouissance atteint et atteint par qui ?

Commençons par admettre qu’une relation entre deux personnes du même sexe ne répond pas précisément à la logique hétérosexuelle et évitons de la juger en fonction de codes et de préjugés qui ne s’y appliquent pas.

La domination masculine dans la communauté LGBTQI

En parlant de sexisme : où sont les femmes, où sont les lesbiennes ? L’espace public privilégie les hommes, et la géographie sociale de la communauté LGBTQI ne fait pas exception. Allez vous balader un samedi soir aux alentours de la rue du marché au charbon dans le centre de Bruxelles : une marée d’hommes et quelques femmes qui slaloment entre ceux-ci. Outre les bars et saunas permanents, de nombreuses soirées régulières s’y tiennent : Los Ninos, Vicuna, la Démence, la Flash Tea Dance...

L’espace virtuel est lui aussi investi et semble bien plus utilisé par la gent masculine. Quelques rares applications réservées aux femmes existent : Brenda, Wapa et majoritairement Tinder. Du côté des
hommes, Tinder a aussi sa place, aux côtés de Grindr, Planet Romeo, Hornet, Scruff…

(Lire notre article "Relations connectées, quelles intimités à l’ère du numérique ?")

Néanmoins, Bruxelles est bien lotie concernant les évènements lesbiens même s’ils restent ponctuels, même si aucun lieu spécifiquement dédié au public lesbien n’existe de façon permanente dans la capitale belge. On peut citer des évènements mixtes : Catclub, apéros et soirées Chaudières, festivals Pink Screens et Massimadi… et des soirées (presque) exclusivement pour femmes : M(iii)aou Party, Mon Cul Ta Praline, Velvet 69, Rebellious Dolls, et les festivals Girls Heart Brussel et le L-Festival.

Arrêtons de s’excuser

Encore aujourd’hui, l’éducation et la socialisation des filles et des femmes les poussent à réitérer par habitude des comportements qui les minorisent : ne pas occuper l’espace physique ou verbal, moins élever la voix, moins se faire remarquer ; de même, elles intériorisent l’injonction d’être gentille, douce, empathique. Il n’en faut pas beaucoup plus pour se laisser marcher dessus et ne pas oser répliquer. Trop souvent, la curiosité de certain-e-s se transforme en voyeurisme désinhibé quand il s’agit de femmes. Comment tu couches ? Qu’est-ce que tu fais au lit ? Je peux me joindre à vous ?

STOP.

Nous n’avons pas à disséquer notre intimité sous prétexte que notre orientation sexuelle ou notre identité de genre sortent des normes hétérosexuées dominantes. Nous ne sommes pas des curiosités, des attractions, des bêtes de foire, nous ne devrions pas non plus être sur le banc des accusé-e-s. Arrêtons de nous justifier, d’excuser les questions déplacées, d’être constamment compréhensif-ve-s envers les autres.

Avoir une orientation sexuelle non-hétérosexuelle ou définir son genre hors de la binarité masculin-féminin ne devrait plus obliger à passer par un « coming-out », une explication, une déclaration. Il est temps d’utiliser un langage plus inclusif, de ne pas présumer directement de la vie, de la situation d’autres que soi. Il est enfin temps de normaliser l’expérience de chacun-e.

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