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Société

Être mère… le destin des femmes ?

par Laudine Lahaye publié le 16 avril 2019 ©Roman Kraft ()

« Bienvenue à ce petit ange, le meilleur reste à venir, jour après jour ». Ce message de carte postale présente la venue d’un enfant comme un bonheur évident, sans nuages. Or, être mère ne plonge pas chaque femme dans l’euphorie. Certaines en expriment des regrets. Pourquoi leur ressenti négatif de la maternité est-il si mal accepté dans notre société ?

Puisque les enfants sont « le miracle de la vie », on ne pourrait qu’aimer l’aventure parentale. Cette attente de la société est particulièrement forte pour les femmes. Dans King Kong Theory, Virginie Despentes écrit que : « la maternité est devenue l’aspect le plus glorifié de la condition féminine ». Dans cette perspective, pour être une « vraie femme », il faut avoir des enfants, s’y consacrer pleinement et aimer ça. Toute femme qui s’écarte de cette norme est mal-vue, pointée du doigt, dénigrée. Pourtant, la souffrance est bien réelle : Google constate une hausse continuelle de l’entrée « je déteste être mère » dans son moteur de recherche.  

« Le plus beau cadeau de la vie » qui laisse un goût amer

Se consacrer essentiellement à son rôle de mère peut provoquer de la frustration et une grande souffrance

La psychiatre canadienne Marie-Ève Cotton analyse le regret d’être mère en ces termes : « C’est au niveau du ratio bonheur/malheur que ça se joue. Ces femmes ont l’impression que les inconvénients sont beaucoup plus forts que les joies que procurent la maternité. » Ce déséquilibre ne leur permet pas de vivre sereinement la maternité. Le sentiment de perte, d’égarement de soi-même est très fort. Ces mères souffrent de « l’abandon de soi » qu’engendre la venue d’un enfant. En effet, prendre soin et éduquer un enfant demande beaucoup de temps et d’énergie. Durant ces phases, les mères ont tendance à faire l’impasse sur leurs propres besoins, à s’oublier au profit de leur progéniture. Quand elles font le contraire, on a vite le mot « égoïste » à la bouche pour les rappeler à la tâche. Toutefois, dans la mesure où cela contribue à l’équilibre personnel, est-ce égoïste de prendre du temps pour soi quand on est parent et qu’on en a la possibilité ? Est-ce égoïste de vouloir s’épanouir dans d’autres domaines que celui de l’aventure parentale ?

 

Dis-moi combien de temps tu passes avec tes enfants et je te dirai si tu es une bonne mère

© Samuel Zeller

En Allemagne, on culpabilise fortement les femmes qui ne s’impliquent pas « à fond » dans la sphère familiale. Là-bas, les mères arrêtent de travailler ou travaillent à temps partiel dans les trois années consécutives à la naissance de leur enfant. Pour désigner les mères qui reprennent le boulot plus tôt que cette norme, il existe un terme peu flatteur en allemand. On les appelle les « Rabbenmutter », c’est-à-dire « les mères-corbeau », en opposition aux « mères-poule » que nous connaissons déjà. Dans les textes chrétiens, le corbeau symbolise la figure du démon, du pécheur. Il s’applique, en Allemagne, aux mères qui font le choix de retourner travailler alors que leur enfant est encore très jeune. Elles sont jugées indignes de pousser leur oisillon hors du nid. 

« On dirait que t’as ça dans la peau »

« Demande à ta mère, elle sait mieux que moi ! »

L’exemple de l’Allemagne sous-tend que le destin de chaque femme serait de s’investir corps et âme dans la maternité… un peu comme si

on faisait le raccourci « femme = mère ». L’industrie du cinéma a sa part de responsabilité dans les stéréotypes véhiculés. On ne compte plus le nombre de comédies qui mettent en scène un homme immature et incompétent avec les enfants, face à une femme qui s’en occupe « naturellement » très bien. Ces représentations sont problématiques parce qu’elles reproduisent l’idée que les femmes sont dotées d’un instinct maternel leur permettant de poser d’emblée les bons gestes tandis que les hommes sont caricaturés comme des grands maladroits devant tout apprendre (voir à ce sujet une excellente critique cinématographique du film Les dents, pipi et au lit: pères irresponsables, femmes qui culpabilisent).

 

Il n’y a cependant pas d’instinct en la matière. Via les jeux et les jouets (voir notre analyse sur le sujet), les petites filles sont très tôt socialisées à désirer et à s’entraîner pour la maternité. Plus tard, cet apprentissage précoce passera pour de « l’instinct maternel ». Cet instinct n’a rien de naturel, il est construit par l’éducation, la socialisation, les représentations environnantes, les attentes sociétales. Si dès le berceau on élevait les petites filles dans un esprit aventureux et compétitif, on dirait ensuite des femmes qu’elles ont l’instinct guerrier.

 

 

« TIC TAC TIC TAC, l’horloge biologique tourne »

Cette croyance en « l’instinct maternel » met globalement en lumière la pression sociale à la maternité. Il est socialement attendu que les femmes aient des enfants et s’épanouissent dans la maternité[1]. Pour les hommes, on valorise davantage l’investissement dans la sphère professionnelle et celle des loisirs. C’est pourquoi les mères qui expriment des regrets, les pères au foyer et les femmes qui désirent ne pas avoir d’enfant mettent tant mal à l’aise[2]. Même si femmes et hommes possèdent les organes biologiques pour donner la vie, elles/ils peuvent décider de les utiliser ou non à cet escient. La nature donne la possibilité d’enfanter mais l’être humain n’est pas obligé de s’y soumettre !

[1] Marine Spaak, féministe et bédéiste, collabore régulièrement avec les FPS pour mettre en images des sujets de société liés à l’égalité femmes-hommes. Dans ce cadre, elle a réalisé une bande-dessinée sur l’idéal de maternité imposé aux femmes. Ses dessins illustrent parfaitement ce que nous entendons par « la pression sociale à la maternité ». Découvrez son travail ici !

[2] En 2010, nous avions publié une analyse intitulée Regard de la société sur les femmes qui ont fait le choix de ne pas avoir d’enfant. Presque 10 ans après, ce regard n’a pas changé.

 

 

Cet article s’inspire de notre analyse FPS « Quand la maternité ne fait pas le bonheur » : http://www.femmesprevoyantes.be/wp-content/uploads/2018/12/Analyse2018-la-maternite-ne-fait-pas-le-bonheur.pdf Tags : discrimination - Maternité Partagez