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Politiques familiales et féminisme : quels enjeux communs ?

Famille et féminisme : quels intérêts communs ?

par Laudine Lahaye publié le 4 mars 2020 (c) FPS

Pourquoi parler des familles dans une approche féministe ? Comment les politiques familiales peuvent-elles et doivent-elles contribuer à réduire les discriminations de genre ? Observons ensemble les liens et les influences entre sphère familiale et inégalités femmes-hommes.

En Belgique, un certain nombre de mécanismes juridiques et financiers entendent soutenir les familles dans leur vie quotidienne. On les appelle « politiques familiales » (cfr schéma). Il s’agit par exemple des allocations familiales, des créances alimentaires ou du congé parental. Ces mécanismes n’ont pas toujours existé en tant que tels, ils ont évolué à travers le temps, au gré des lois et des mentalités.

Un féminisme maternaliste révolu

Pendant longtemps, beaucoup d’organisations féministes ont tenu une position que l’on pourrait aujourd’hui qualifier de « contradictoire » vis-à-vis de l’émancipation des femmes hors de la sphère familiale. Jusque dans les années ’70, la plupart des associations féminines et féministes belges ont défendu une vision complémentaire du couple où chacun·e était reconnu·e et valorisé·e dans sa différence par rapport à l’autre. Chacun·e avait sa place bien définie et complétait l’autre dans ce qu’elle·il n’était pas. Pour les femmes, cette place était essentiellement celle de la maternité.
Les féministes dites « maternalistes » ont revendiqué des droits pour les femmes comme l’accès à l’éducation ou l’assouplissement de la puissance maritale en vue d’asseoir davantage le rôle des femmes dans la sphère familiale. Elles questionnaient rarement la « vocation naturelle » des femmes à l’égard des enfants et du foyer. Dans leur esprit, les politiques familiales devaient permettre aux femmes d’accomplir leur fonction maternelle avec plus d’aisance et de ressources.
Même si les droits et les dispositifs demandés par les féministes maternalistes l’étaient dans une optique peu émancipatrice, de telles revendications constituaient néanmoins, à l’époque, une démarche transgressive pour une société encore très misogyne et peu encline à la mise en avant quelconque des femmes.
Dans les années ’70, l’avènement d’une nouvelle génération de féministes change le regard sur la maternité. Les oeuvres engagées de Simone de Beauvoir, Betty Friedman ou Kate Millet dénoncent les devoirs maternels et ménagers en tant qu’obstacles majeurs à l’égalité des genres (Précisons que ce combat féministe concernait essentiellement l’émancipation des femmes blanches de classe moyenne ou supérieure et occultait les réalités des femmes non issues des classes dominantes et déjà présentes sur le marché du travail dans des conditions généralement très précaires). Les FPS s’inscrivent aujourd’hui dans cette seconde vague militante. Nous nous intéressons au thème de la famille au nom de l’égalité femmes-hommes et non plus dans une conception complémentaire des rôles familiaux. Nous défendons l’égalité au sein des couples à tous les niveaux, et ce, par le biais notamment de politiques familiales qui visent à réduire les inégalités de genre.
Parler de maternité et de familles en tant que mouvement féministe, c’est fondamental. Les entraves à l’émancipation des femmes s’enracinent en partie dans la sphère familiale et prennent parfois des formes subtiles telles que le manque de places en crèche ou le congé de paternité/congé de naissance de trop courte durée et facultatif (Le terme inclusif « congé de naissance » a été privilégié dans l’écriture de cet article : il concerne à la fois le « congé de paternité » mais aussi le « congé de co-parentalité » pour inclure le co-parent, c’est-à-dire le deuxième parent légalement reconnu dans les couples homosexuels. Précisons également que les constats portés concernent essentiellement les couples hétérosexuels; les discriminations et inégalités vécues par les familles homoparentales leur étant spécifiques).

Avoir un enfant pénalise davantage les mères sur le plan financier

D’après une récente étude internationale, la naissance d’un enfant pénalise davantage les femmes que les hommes sur le plan financier. Les chiffres récoltés montrent qu’à la naissance de leur premier enfant, les mères subissent une diminution considérable, immédiate et persistante de leurs revenus tandis que la plupart des pères n’en sont pas affectés. Une des raisons est la suivante : suite à une naissance, les femmes réduisent plus souvent et plus longuement leur temps de travail que les hommes. En 2018, il s’agissait de 25% des femmes contre 8% des hommes selon les chiffres de l’Office belge de statistique.
Le passage à temps partiel induit une réduction du salaire mensuel et une allocation de chômage plus faible en cas de perte d’emploi. Les fins de mois sont donc financièrement moins confortables pour les femmes. Si les revenus sont mis en commun dans le couple pour assumer les frais, le déséquilibre se fera moins sentir. En cas de séparation, par contre, les femmes travaillant ou ayant travaillé à temps partiel seront désavantagées. Ce qu’elles gagneront à mi-temps sera généralement insuffisant pour couvrir les frais incombant à la vie de parent solo.

INVESTIR DANS L’ACCUEIL DE LA PETITE ENFANCE, C’EST RECONNAÎTRE QUE LES FEMMES ONT LE DROIT D’ACCÉDER AU MONDE DU TRAVAIL OU DE LA FORMATION.

Accueil de la petite enfance et travail des femmes… même combat ?

Loin de nous l’envie de critiquer les femmes qui font le choix de diminuer leur temps de travail pour s’occuper de leurs enfants, chaque parcours est à respecter. Nous voulons cependant souligner que cette diminution du temps de travail, par un temps partiel ou un congé parental, n’est pas sans conséquence pour la carrière des femmes : moins présentes sur leur lieu de travail, elles risquent de manquer des opportunités de promotion, de formation ou d’augmentation de salaire.

Pour une analyse spécifique du temps partiel au féminin, voir GILLET Julie« Sale temps (partiel) pour les femmes ! », Analyse FPS, 2017.

Le recours au travail à temps partiel nous paraît hautement problématique quand il est contraint par un manque de solutions collectives : par exemple, quand une mère réduit son temps de travail par manque de places en crèche ou parce que les tarifs de celle-ci sont inabordables pour la famille.
Ces situations ne sont pas acceptables. Pour les FPS, investir des moyens dans l’accueil des 0 à 3 ans doit constituer une priorité politique pour favoriser l’égalité femmes-hommes. Car investir dans l’accueil de la petite enfance, c’est reconnaître que les femmes ont le droit d’accéder au monde du travail ou de la formation, sans que la garde des enfants ne représente un obstacle. C’est donner la possibilité de créer d’autres modèles familiaux que celui du père « gagne-pain » et de la mère au foyer.

(c) FPS

Le congé de naissance, profitable tant aux pères qu’aux mères !

L’allongement du congé de naissance représente également une priorité politique à nos yeux. Prendre et revendiquer ce congé pour s’occuper du nouveau-né, c’est affirmer que la place du père ou du co-parent a autant d’importance que celle de la mère. C’est faire en sorte que les pères ou co-parents puissent prendre cette place dès le début de la relation parents-enfants. C’est aussi leur permettre d’être présent·e·s aux côtés des mères dans les premières semaines après la naissance.
Face à ces constats, l’urgence est claire. La Belgique est l’un des plus mauvais élèves européens en matière de congé de naissance.

Les hommes belges et co-mères n’ont droit qu’à dix jours, par ailleurs non-obligatoires, de présence à domicile suite à la naissance de leur enfant. Comment construire un lien avec son enfant et être présent·e pour sa partenaire en dix jours top chrono ? Le congé de naissance devrait logiquement égaler, en durée et en caractère obligatoire, le congé de maternité, ce qui permettrait également de lutter contre les discriminations à l’embauche envers les femmes.
Actuellement, les hommes ont plus de chances d’être engagés que les femmes car ils seront généralement moins absents pour raisons familiales. Au motif d’une plus grande disponibilité, un·e employeuse·eur risquera de privilégier les profils masculins. Toutefois, si un congé de naissance équivalent au congé de maternité est instauré, les hommes seront susceptibles d’être autant absents que les femmes de leur lieu de travail. Distinguer les femmes des hommes au moment de l’embauche pour motif familial ne présenterait plus d’intérêt (d’ailleurs, cela est illégal).
De manière générale, si les hommes s’investissaient davantage dans la paternité, cela contribuerait à réduire les discriminations à l’embauche et les difficultés des femmes à gravir les échelons d’une entreprise. Quand les pères, en masse, annuleront aussi des réunions en dernière minute pour s’occuper de leur enfant malade, qu’ils choisiront de diminuer leur temps de travail ou qu’ils demanderont à aménager leur horaire en fonction des heures scolaires, les choses pourront évoluer positivement pour les femmes.

Des politiques familiales mieux financées et plus performantes

L’État a un rôle essentiel à jouer pour soutenir les familles par des lois et des mesures concrètes. Ce rôle commence dès l’établissement des budgets. Une mesure correctement financée sera plus complète dans son application et son utilisation. En effet, les politiques familiales doivent assurer aux familles une vie de qualité. Les pouvoirs publics doivent garantir le plein exercice de ce droit, ce qui passe notamment par de solides budgets et des choix politiques assumés. On ne parviendra pas à améliorer significativement le bien-être des familles et l’égalité femmes-hommes avec des « queues de budget » dégagées par-ci par-là.
Ne pas financer correctement une mesure ou un dispositif social, c’est se moquer d’emblée de son aboutissement. Par exemple, si les hommes continuent à bouder le congé parental et le congé de naissance, cela s’explique entre autres par la perte de revenus que ces congés engendrent. Pendant ces congés, les parents reçoivent une allocation compensatoire dont le montant est généralement inférieur aux revenus du travail. Cette diminution peut freiner certaines familles dans la prise de congés ou les convaincre que s’il faut « sacrifier » un salaire, ce sera celui de la mère, généralement moins élevé. Dès lors, pour encourager les hommes à prendre ces congés, des allocations compensatoires plus élevées sont indispensables, ce qui implique de revoir les budgets de ces politiques à la hausse. Les inégalités, de toutes sortes, ne disparaîtront pas sans l’action publique.
Outre un manque global d’investissement financier, la gestion des politiques familiales en Belgique souffre d’un éclatement des compétences entre différents ministères. Il n’y a aucune coordination centrale de ces politiques. Les droits des familles sont répartis entre plusieurs ministres, qui agissent rarement en se concertant les un·e·s les autres. Pourtant, la lutte contre les inégalités entre mères et pères se trouverait renforcée par des réflexions et un travail commun entre les niveaux de pouvoir. Ne serait-il pas opportun de mettre en place une conférence interministérielle, permanente ou non, sur les questions familiales et de genre ? Les droits des femmes disposent désormais de la leur, alors pourquoi pas les familles ?

Cet article est tiré de l’étude FPS de Laudine Lahaye« Politiques familiales et égalité femmes-hommes font-elles bon ménage ? » Tags : politique familiale - Féminisme Partagez