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Article mis à jour le 24 janvier 2019

FILM « Les invisibles »

par Mathilde Largepret publié le 24 janvier 2019

Lady Di, Brigitte Bardot, Edith Piaf… C’est sous ces pseudonymes que se présentent ces femmes sans abri, accueillies sous l’identité qu’elles ont elles-mêmes choisie (parfois pour préserver leur anonymat) dans un centre de jour du nord de la France. Les travailleuses sociales et bénévoles qui donnent corps et âme à ce projet, tentent comme elles peuvent de garder la tête hors de l’eau. Les autorités de la ville ne semblent plus vouloir soutenir le centre. Loin de voir la réalité quotidienne du lieu, elles pensent que celui-ci ne permet pas aux femmes de s’autonomiser. Pire encore, qu’en « surprotégeant » ces femmes, il entretiendrait la spirale de la précarité. Leurs solutions ? Fermer le centre, déloger un campement de tentes situé sur un terrain vague et envoyer les femmes dans un accueil de nuit à 50 km de là.

Ce film révèle le décalage entre la réalité de terrain du travail social et les décisions parfois maladroites venant du haut, qui au lieu de réduire la précarité, essayent de la cacher de manière peu subtile. Mais, ce qu’on découvre avant tout, c’est le portrait de ces battantes. Elles racontent leur vie avant la rue et les difficultés qu’elles ont maintenant. Aujourd’hui, en Belgique, de plus en plus de gens vivent sous le seuil de la pauvreté au point de perdre pied et de ne plus pouvoir se payer un logement. Sans chiffre précis (on se réfère au recensement bénévole opéré chaque année par la Strada dans les rues bruxelloises), on note cependant que le nombre de sans-abris, sans-logement ou sans-logement décent, en Belgique, continue d’augmenter.

(c) Campagne Tam-Tam

La vulnérabilité qu’engendre le sans-abrisme frappe les hommes et les femmes sans distinction, pourtant être une femme et être à la rue, c’est subir une « double peine ». Ariane Dierickx, directrice de l’asbl l’Ilot, l’explique : « les femmes sans-abri racontent comment, une fois en rue ou accueillies dans les services d’urgence ou d’hébergement temporaire, se poursuit le cercle infernal de la violence, quelle qu’en soit la forme : institutionnelle (les structures d’accueil étant elles-mêmes mal préparées ou conçues et les équipes peu ou pas formées pour accueillir ces femmes dans leur spécificité et les accompagner dans leurs difficultés), physique et/ou sexuelle (viols et agressions en rue ou dans les squats et autres lieux de survie), etc. ».

On peut même parler d’une « triple peine » : les dangers quotidiens de la vie dans la rue, certaines formes de violences que l’on peut vivre en tant que femme présente sur ce territoire masculin, mais aussi celles subies par le passé. Femmes Plurielles avait rencontré Christine Vanhessen, directrice de l’AMA, qui nous confirmait ce que d’autres spécialistes du secteur notaient : « On constate qu’une femme sur deux hébergée en maison d’accueil a été victime de violence intrafamiliale. C’est une problématique très importante dans notre secteur ».

Tous ces obstacles poussent les femmes sans-abris à se faire les plus discrètes possible. L’analyse FPS sur le sans-abrisme au féminin parle « d’une « invisibilisation » des femmes sans-abri, qui se cacheraient ou se masculiniseraient pour se protéger d’un environnement perçu comme hostile ». Invisibles, alors ? Ou bien serait-ce nous qui ne voulons pas les voir ? Sans tomber dans le misérabilisme ou le voyeurisme, le réalisateur – qui a travaillé bénévolement pendant un an dans le type de structure dans lequel se déroule le film, aborde la thématique avec justesse et fait remuer des émotions en nous.

Les comédiennes dont il s’entoure nous prennent aux tripes. Les personnages qu’elles campent nous font passer du rire aux larmes et leur jeu d’actrices respire l’authenticité de la première à la dernière seconde. Probablement car des scènes font écho à leur propre vécu, puisque certaines d’entre elles ont connu la rue. Ce long-métrage, réaliste mais toutefois empreint de moments tout simplement magiques, nous fera ouvrir les yeux, pour la première fois peut-être.

(c) Elemiah
Pour aller plus loin :Analyse FPS "Sans-abrisme au féminin"BruzelleDossier Causette sur le film Partagez