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Education : le champ des possibles ?

Article mis à jour le 24 septembre 2019

Itinéraire d’une institutrice désenchantée « Et si on mettait les décrets en pratique? »

par Martine Derave publié le 17 septembre 2019 (c) Cel Lisboa

Militante sociopédagogique et féministe tout au long de sa carrière en tant qu’institutrice maternelle, formatrice puis maitresse assistante en Haute École, Martine Derave, retraitée, poursuit son engagement comme bénévole dans une école de devoirs. Pour elle, le combat féministe passe aussi par les bancs de l’école et est loin d’être gagné. Nous lui avons laissé carte blanche pour qu’elle nous parle de son expérience.

Début des années ’80, riche de mon enthousiasme suite à mes lectures de Célestin Freinet (pédagogue, fondateur de la pédagogie Freinet), à mes rencontres avec de jeunes professeur-e-s ayant vécu mai 68 et avec la Maison des femmes de La Louvière, je m’apprêtais à entrer à l’école normale. Je voulais devenir institutrice préscolaire pour combattre les inégalités à la source. Ma formation fut décevante, axée essentiellement sur le comment : « l’enfant sera capable de tremper le doigt dans un pot de peinture et de réaliser des impressions… » La question du pourquoi, de la finalité de l’enseignement, n’apparaissait jamais. Que fait-on avec l’enfant qui ne sera pas capable de… ?
Très vite, une fois en poste, je fus confrontée à la réalité de l’école reproductrice des inégalités, tant socioculturelles que genrées. Un livre entier ne suffirait pas pour toutes les citer. Quelques images de mon début de carrière me reviennent : poupées pour les filles, voitures pour les garçons à la Saint-Nicolas, enfant privé de théâtre car il n’avait pas payé, attitude irrespectueuse de certain-e-s collègues à l’égard d’enfants étrangers… J’avais vraiment l’impression que les tentatives naïves au sein de ma classe étaient bien vaines. Je décidai alors de reprendre des études pour comprendre tous ces mécanismes reproducteurs d’inégalités. C’est grâce à mon diplôme de la FOPES (Faculté ouverte de politique économique et sociale), que j’ai pu, des années plus tard, avoir accès à un poste à l’école normale. C’était là que l’on changeait les choses !

Un cours de diversité culturelle auquel on venait d’ajouter « et notion de genre » (sous l’impulsion du Conseil des Femmes Francophones de Belgique, association coupole qui regroupe une
cinquantaine d’organisations de femmes) me tendait les bras. Je dus bien vite déchanter car ce nouveau (petit) cours imposé par le dernier décret n’était pas considéré par l’institution. Impossible de pratiquer une pédagogie active et participative lorsque l’on se retrouve parfois avec 90 étudiant-e-s. Seuls les cours dits « importants » bénéficiaient de groupes restreints et de considération (il n’était pas nécessaire de réussir Art et culture ou Diversité culturelle pour valider son année). Les étudiant-e-s dans ce contexte étaient peu motivé-e-s. J’eus
recours à une série d’astuces pour, malgré tout, parvenir à organiser des moments constructifs. Des graines ont été semées…

… mais en plus de 30 ans, la représentation des rapports filles-garçons auprès des futur-e-s enseignant-e-s n’a pas ou peu changé. Il en est de même des pratiques de classes. Retraitée depuis peu, je suis bénévole en « école de devoirs » et le pronom « elle » est toujours absent dans bon nombre de tableaux de conjugaison. Gageons que la réforme de la formation des enseignant-e-s apporte plus d’intérêt effectif à l’enseignement des sciences humaines en
général et à la reproduction des inégalités en particulier. Le décret définissant la formation initiale des enseignant-e-s (mais où est donc passée l’écriture inclusive ?) qui entrera en vigueur à la rentrée 2020, comprend : « La dimension de genre intégrée dans la pédagogie de l’enseignant pour assurer un enseignement dépourvu d’inégalités et de stéréotypes de genre […] les inégalités découlant des rapports sociaux de sexe opérant dans le milieu scolaire […] les
violences sexistes faites aux femmes et basées sur le genre et la prise en compte de ces réalités dans une perspective inclusive… »
Il faudra à présent dépasser les déclarations d’intention. Ce ne serait pas le premier décret aux visées émancipatrices qui resterait lettre morte. Il faut une réelle volonté de la part de tou-t-e-s les actrices/eurs impliqué-e-s, de la communication et une réelle synergie… Il n’y a rien à inventer. Les outils, les formations, les organisations-relais existent.
Et si, pour une fois, on mettait les valeurs décrétales annoncées en pratique ?

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