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La journée-type d’une femme réglée

par Laudine Lahaye publié le 29 novembre 2018 ©Unsplash

Avoir ses règles peut se révéler un véritable parcours de la combattante. Des toilettes pas toujours adaptées à l’obligation de ne rien laisser paraitre alors qu’un marteau-piqueur fait la java dans le bas-ventre : le quotidien des femmes réglées est loin d’être rose ! Attardons-nous sur la journée de l’une d’entre elles afin de comprendre pourquoi on voit rouge pendant cette période.

08h30

Hélène – pour le confort de la lecture, nous appellerons cette femme « Hélène », mais vous pouvez remplacer ce prénom par le vôtre, ça marche aussi – arrive au bureau, en nage à cause des bouffées de chaleur. Ses règles ont débarqué ce matin, entre deux tartines du petit-dej’. Pas de bol, elle a justement une grosse présentation à faire l’aprèm devant les collègues d’un autre département. Elle a besoin d’être au top !

10h00

Au secours, Hélène n’a emporté que des tampons « flux léger » alors que c’est le tsunami dans sa culotte ! Elle va voir sa collègue et lui demande à voix basse « une protection hygiénique » pour la dépanner.

Pourquoi vient-elle de chuchoter pour exprimer sa demande ? Inconsciemment, Hélène a intériorisé le tabou entourant les menstruations. Elle en parle à voix basse, car dans notre société, les règles sont considérées comme sales, impures, innommables. Les femmes doivent se démener pour que « ça » reste caché.

Le devoir d’autocontrôle est bien ancré : on chuchote, on va aux toilettes avec ses protections de rechange dans un sac, on prend des antidouleurs pour faire bonne figure, on applique la vigilance constante par crainte d’une tâche ou d’une odeur indésirable, on reste calme pour ne pas éveiller les soupçons sur nos hormones qui jouent au yoyo ces jours-là. L’expression « protection hygiénique » reflète à elle seule la vision sociétale ultranégative à l’égard des menstruations. Parler d’hygiène et de protection à propos des règles les associe au danger et à la souillure dont il faut se préserver par des mesures de propreté. Dans le monde anglo-saxon, le terme « period shaming » illustre précisément le fait de rendre les menstruations honteuses, humiliantes.

12h15

Dans un resto du centre, Hélène et une copine se retrouvent pour diner. Prise d’une sensation d’inconfort généralisé, Hélène n’a pas très faim. Elle commande une salade en songeant qu’elle devrait peut-être aller vérifier qu’il n’y a pas de débordement là-dessous. Elle a trop peur de l’humiliation, à l’instar de Britney Spears en 2008 ou Madison Beer en 2017, exposant involontairement leur entrejambe taché de rouge à l’oeil acéré de la presse people ! Stressée, Hélène se rend illico dans les WC du resto.

Hélène se retrouve dans une cabine de WC étroite, sans poubelle ni évier. Ceux-ci se situent à l’extérieur de la cabine. Il n’y a pas de savon pour se laver les mains. En effet, rares sont les toilettes correctement équipées pour les femmes réglées. C’est un peu le règne de la débrouille. On fait de son mieux pour ne pas « sang » mettre plein les mains, on se contorsionne jusqu’au torticolis pour insérer la cup, on essaie d’être silencieuse pour que les autres ne devinent pas ce qu’on est en train de faire… La femme réglée ne doit pas se faire repérer, sinon elle risque le tribunal de l’opinion publique pour atteinte à la pudeur et au bon gout. Le tabou occulte complètement le caractère normal des règles. Celles-ci sont une caractéristique biologique propre au corps féminin et, à ce titre, concernent la moitié de la population mondiale. Pourquoi le sang menstruel nous dégoute-t-il tant alors que la télévision nous confronte régulièrement à des litres d’hémoglobine, sans que nous en soyons indigné-e-s ?

14h00

Hélène entame sa présentation. En plus de la douleur au ventre, c’est maintenant sa tête qui s’y met. Elle en vient à buter sur certains mots, à répondre avec moins de précision que d’habitude aux questions pressantes de l’assemblée. Son patron l’observe d’un oeil sévère. À la fin, elle repart avec l’impression amère que sa prestation aurait été meilleure dans « d’autres circonstances ». Devrait-elle en parler à son patron ? En cela, elle pourrait s’inspirer de la nageuse chinoise Fu Yuanhui qui, aux Jeux Olympiques de Rio en 2016, a expliqué sa moindre performance par l’arrivée de ses règles et la fatigue inhérente à celles-ci. Une prise de parole bienvenue pour briser la loi du silence.

18h30

Épuisée, Hélène s’installe un instant dans le canapé. Elle songe… Osera-t-elle un jour parler de ses règles en public comme on le fait librement pour la gastro, la pluie ou les chats ?

Moins le sujet sera perçu de façon dégradante et accessoire, plus la science et les médias l’investigueront, et plus nous pourrons être en paix avec notre corps et vivre nos règles paisiblement. Outre l’avancée de la recherche dans le domaine, l’importance de rompre le tabou est grande « car si les règles restent dans l’ombre, nous continuerons à les porter comme un fardeau, au lieu de les vivre comme quelque chose de normal ».

Pour aller plus loin :Découvrir l'analyse : Le tabou des règles : un moyen efficace de contrôler le corps des femmes
Tags : marketing - espace public - menstruations - santé Partagez