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L’appropriation culturelle, une oppression qui ne dit pas son nom…

par Aïchatou Ouattara publié le 3 septembre 2018 ©Zoé Borbé (Son blog)

Les liens et vidéos ont été ajouté-e-s à cet article par la rédaction du magazine Femmes Plurielles et n’engage donc pas l’autrice.  

L’appropriation culturelle suscite depuis quelques années de nombreuses polémiques et controverses. Symbole du “politiquement correct” pour les uns, manifestation des rapports de domination et de pouvoir pour les autres. Le concept divise. Qu’en est-il vraiment?

"Le concept d’appropriation culturelle décrit l’usage, par les membres d’une culture dominante, d’éléments culturels produits par les membres d’une culture dominée".

Né dans les années 80 aux États-Unis avec l’essor des études postcoloniales, le concept d’appropriation culturelle décrit l’usage, par les membres d’une culture dominante, d’éléments culturels produits par les membres d’une culture dominée. Les éléments empruntés sont dépouillés, vidés de leur sens originel et réduits à leur valeur esthétique et folklorique. Les rapports entre les deux cultures ne sont pas égalitaires, entre elles s’exercent des logiques d’oppression et de domination qui trouvent leurs origines dans l’esclavage et la colonisation. La culture qui fait l’objet d’appropriation culturelle subit une domination au niveau culturel, économique et social par la culture dominante depuis des siècles.

Pour aller plus loin :Petites notes sur l’appropriation culturelle - Equimauves
COMPRENDRE L’APPROPRIATION CULTURELLE - Les Glorieuses
L'appropriation culturelle - vidéo AJ+
Image tirée du site (Native Appropriation)

Les exemples d’appropriation culturelle sont très nombreux dans l’industrie de la mode. Les designers aiment innover et proposer des modèles avant-gardistes. Cela commence à poser problème lorsqu’ils/elles puisent leur inspiration dans des cultures non occidentales ou empruntent des éléments à celles-ci.

C’est ce qui s’est passé en 2012 lorsque la marque de lingerie Victoria’s Secret a fait défiler une de ses mannequins avec une coiffe amérindienne. De nombreu-x-ses membres des communautés amérindiennes s’en sont offusqué-e-s considérant que la marque manquait de respect envers leur culture et s’était rendue coupable d’appropriation culturelle en détournant ainsi de son sens originel un élément essentiel de leurs cultures.

Récemment, c’est la marque Zara qui fut sous les feux des critiques. En effet, la marque espagnole a dû retirer de ses rayons une paire de chaussettes suite à des accusations d’appropriation culturelle par un créateur sud-africain. Les chaussettes en question présentaient des motifs Xhosa, des dessins traditionnels d’une ethnie d’Afrique du Sud.

I’ve had a few copyright infringement cases in the past, and won majority of them, but @zara took this one to great extremes. My lawyers are dealing with this matter, fully understanding that this is Zara’s business model, regardless of such we will enforce our entitlement of laying criminal charges under the SA Copyright Act, 98. Regardless of the outcome, my family and I will be returning every piece of clothing we bought from them. P.s: they’ve started removing the socks from their global site, Sandton outlet, etc.

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"Cette posture est problématique car elle symbolise à elle seule les discriminations subies par les femmes noires".

Hormis le monde de la mode, les célébrités sont également enclines à s’approprier d’autres cultures. L’exemple de Kim Kardashian est sans doute le plus emblématique de ce que peut être l’appropriation culturelle. La star de téléréalité a arboré à de nombreuses reprises des tresses africaines sans pour autant en citer l’origine. Surnommées par ses soins “Kim K Braids” ou “Bo Derek Braids”, les tresses africaines portées par la star sont considérées comme “trendy” ou “fashion” par de nombreux magazines ou sites internet, qui faillissent également à admettre que cette coiffure est africaine. Cette posture est problématique car elle symbolise à elle seule les discriminations subies par les femmes noires. En effet, depuis des siècles les femmes noires ne cessent d’être victimes de quolibets, d’insultes et de moqueries en raison de leurs  caractéristiques physiques, notamment leurs cheveux et leurs coiffures. À l’image de ces deux collégiennes noires américaines d’un établissement du Massachusetts qui furent menacées en 2017 d’expulsion et de sanctions pour avoir porté des tresses africaines pour venir à l’école. L’affaire avait fait grand bruit et provoqué un tollé, ce qui avait poussé l’établissement à revoir sa décision.

"Dans une société où les femmes noires voient leurs codes esthétiques déniés et méprisés, certaines d’entre elles ont recours au défrisage ou au port d’extensions dans le but d’être acceptées socialement dans une société eurocentrée. Tandis que les femmes blanches qui arborent les mêmes coiffures et styles capillaires sont encensées et célébrées dans les médias".

Dans une société où les femmes noires voient leurs codes esthétiques déniés et méprisés, certaines d’entre elles ont recours au défrisage ou au port d’extensions dans le but d’être acceptées socialement dans une société eurocentrée. Tandis que les femmes blanches qui arborent les mêmes coiffures et styles capillaires sont encensées et célébrées dans les médias. Cette différenciation de traitement explique pourquoi les femmes noires ne peuvent être accusées d’appropriation culturelle, contrairement à ce qu’avait affirmé en 2017 sur un plateau de télévision l’actrice Whoopi Goldberg. Selon elle, on ne peut accuser les Blancs d’appropriation culturelle car les femmes noires le font également lorsqu’elles portent des extensions et des perruques pour avoir des cheveux lisses.

Les femmes noires, et plus généralement les personnes non blanches, qui utilisent des codes esthétiques et culturels de la culture occidentale sont dans un processus d’assimilation et non d’appropriation culturelle. En effet, ces personnes appartiennent à des peuples qui furent exterminés, dominés, infériorisés et dépossédés de leur culture. Forcés de s’assimiler à la culture occidentale dominante, ils ont abandonné des éléments et pratiques culturels considérés par les dominants comme étant “sauvages” et “rétrogrades” pour se conformer aux normes sociales et esthétiques eurocentrées. Ces normes sont intériorisées et acceptées comme étant la condition pour accéder à la reconnaissance sociale ainsi qu’au pouvoir économique. Dans ce contexte, l’appropriation culturelle est vécue comme une oppression par les membres de la culture dominée qui voient les codes culturels dont ils doivent se départir pour réussir socialement, utilisés par les membres de la culture dominante dans un but d’ « exotisation » et à des fins mercantiles.

L’appropriation des personnes non blanches envers les personnes blanches n’est pas possible. Mais les personnes non blanches peuvent-elles se rendre coupables d’appropriations culturelles les unes envers les autres? C’est une question qui mérite d’être posée car depuis quelques années, de nombreuses voix s’élèvent pour dénoncer l’appropriation culturelle de célébrités non blanches envers des cultures non occidentales. C’est le cas de la chanteuse Beyoncé qui fut critiquée pour la vidéo “Hymn for The Week-End” avec le groupe Coldplay, sortie en 2016, clip dans lequel elle porte une tenue traditionnelle indienne. Dernièrement, c’est le chanteur Bruno Mars, d’origine portoricaine et philippine, qui fut accusé de s’approprier la musique noire américaine avec son dernier album “24K
Magic” qui gagna le prix de l’album de l’année aux Grammy Awards.

D’aucuns pensent qu’il est impossible pour une personne issue d’une culture non occidentale de s’approprier une autre culture non occidentale en raison de l’absence de rapport de domination. A contrario d’autres pensent qu’il existe entre personnes non blanches des logiques d’oppression et des privilèges qui rendent possible l’appropriation culturelle. Cette divergence d’opinions démontre que le concept d’appropriation culturelle n’est pas immuable et que sa définition est susceptible d’évoluer avec le temps.

Au-delà des polémiques et des controverses, le concept d’appropriation culturelle a permis de mettre en exergue l’aspect politique des codes culturels et esthétiques des peuples non blancs. Leur usage et leur appropriation ne pourront donc plus s’opérer dans l’impunité car la contestation, notamment sur les réseaux sociaux, permettra à tout un chacun de s’exprimer afin de défendre la spoliation de son héritage culturel.

Pour aller plus loin :Appropriation culturelle : quand emprunter devient exploiter
Eric Fassin : « L’appropriation culturelle, c’est lorsqu’un emprunt entre les cultures s’inscrit dans un contexte de domination » - Le Monde
Blackface et appropriation culturelle : mon identité n’est pas un déguisement
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Tags : racisme - intersectionnalité - afroféminisme - inégalité - discrimination Partagez