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Les conséquences de l’entre-soi masculin dans nos villes.

par Julie Gillet publié le 18 septembre 2018 © pavel anoshin - Unsplash

Yves Raibaud est chercheur au sein de l’unité Passages du CNRS et maître de conférences à l’université Bordeaux Montaigne. Dans ses recherches, il analyse les villes sous le prisme du genre, mettant en avant les inégalités engendrées par des espaces urbains pensés et construits par et pour les hommes. Nous avons eu l’occasion de le rencontrer et de lui poser quelques questions.

"Le sport, les loisirs, la culture, dans la cour de récréation comme dans les activités organisées autour de l’école, participent à cette obligation pour les garçons de se conformer au modèle hétérosexuel dominant"

Si la famille reste le premier lieu de la construction identitaire pour les garçons, d’autres endroits participent à l’injonction de la masculinité dès l’école maternelle. Le sport, les loisirs, la culture, dans la cour de récréation comme dans les activités organisées autour de l’école, participent à cette obligation pour les garçons de se conformer au modèle hétérosexuel dominant, en particulier lorsque le groupe fonctionne en non-mixité et produit une culture virile, de sexisme et d’homophobie. Voici en quelques phrases le postulat du géographe Yves Raibaud.

Yves Raibaud, vous êtes géographe de formation. Comment en êtes-vous arrivé à étudier les questions de genre ?

"Il m’est apparu assez rapidement que ces cultures dont on disait qu’elles étaient l’expression des jeunes et des quartiers fragiles étaient surtout déterminées par le sexe de leurs pratiquants, plus de 90 % de
garçons".

J’ai commencé mes travaux de recherche sur le genre assez tard. Je me suis intéressé dans les
années 2000 aux lieux de répétitions des musiques amplifiées (rock, rap, techno, reggae), puis par
extension aux cultures urbaines (graff, hip hop mais aussi sports urbains tels que skate et BMX). Il m’est apparu assez rapidement que ces cultures dont on disait qu’elles étaient l’expression des jeunes et des quartiers fragiles étaient surtout déterminées par le sexe de leurs pratiquants, plus de 90 % de garçons.

Des études portant sur les modes de vie des jeunes musiciens, sur les textes de leur chanson, sur l’organisation de leurs activités musicales (enregistrement, concerts) m’ont amené à chercher de nouveaux outils d’analyse dans la littérature anglophone: les men studies ou masculinities. J’y ai trouvé le modèle de la «maison des hommes», qui convient assez bien pour caractériser ces lieux de production d’identité masculine, dont la culture commune est souvent teintée de sexisme et d’homophobie. L’agressivité, la compétition, la loyauté au groupe et à son leader, le refoulement de l’intime, l’utilisation du « nous » plutôt que du « je » y apparaissent comme des qualités, essentielles pour être accepté par le groupe et réussir dans des projets collectifs et individuels.

© Hans Vivek - Unsplash

J’ai prolongé ce travail en étudiant les skate-parks et terrains multisports. Ces équipements sportifs d’accès libre mis à disposition des jeunes (en réalité des jeunes garçons) ont pour but avoué de canaliser la violence des jeunes dans des activités positives. Il me semble qu’ils fonctionnent au contraire comme des « écoles de garçons », produisant l’agressivité et la violence qu’ils sont censés combattre.

Pour aller plus loin :Mélanie Gourarier : «La masculinité contemporaine, c’est se gouverner soi-même pour mieux gouverner les autres» - Libération
Anne-Marie Sohn, La fabrique des garçons. L’éducation des garçons de 1820 à aujourd’hui
"La Fabrique des garçons": "On éduque les garçons à l'agressivité, à la compétition, à ne pas pleurer" - Les Inrocks
Des Men’s Studies aux Masculinity Studies : du patriarcat à la pluralité des masculinités

J’ai, par la suite, dirigé des travaux sur le vélo, la marche à pied, le harcèlement de rue, en essayant à chaque fois de relier ces problématiques entre elles pour comprendre la logique systémique qui continue de séparer les femmes et les hommes dans la ville: un espace public favorables aux hommes, les femmes étant assignées aux espaces privés.

Dans vos travaux, vous expliquez que les villes sont construites pour et par les hommes. Pouvez-vous expliquer ?

"Tandis que l’on conforte les garçons dans leur vocation à jouer et à occuper l’espace, la pression sociale amène une grande majorité des filles à se retirer de ces espaces".

Concernant les espaces publics destinés aux loisirs des jeunes, nos constats en France sont que 75 % des budgets publics destinés aux loisirs des jeunes profitent aux garçons, toutes activités confondues. Dès la fin de l’école primaire les filles décrochent des activités de loisirs organisés, tandis que se met en place une offre spécifique destinée au garçons (skate-parks, terrains multisports, musiques actuelles). Les loisirs dit « féminins » sont moins subventionnés que ceux des garçons à qui l’on attribue des équipements plus importants et plus chers (stades, salles de musiques actuelles). Ce décrochage des filles (on leur en attribue parfois la responsabilité, alors que tous les entretiens menés avec elles nous disent le contraire) a des conséquences sur leur pratique de la ville : tandis que l’on conforte les garçons dans leur vocation à jouer et à occuper l’espace (y compris l’espace sonore – musique forte – ou visuel – tags et graffs), la pression sociale amène une grande majorité des filles à se retirer de ces espaces. Ainsi, dès l’adolescence, les rôles de genre sont définis. La sociologue Isabelle Clair la résume à deux injonctions, sur le registre de la réputation: pour une fille «ne pas être une pute», pour un garçon « ne pas être un pédé ». Les dispositifs publics de loisirs des jeunes ne font malheureusement que suivre cette tendance, souvent en l’absence de conscience des enjeux de l’égalité chez les élu-e-s locales/aux et de formation chez les animatrices et les animateurs.

© Clem Onojeghuo - unsplashPour aller plus loin :Le pédé, la pute et l’ordre hétérosexuel - Isabelle Clair

Les villes seraient donc faites par et pour les hommes… Pourquoi ?

"Les équipements sportifs d’accès libre, le design urbain, les noms de rue, les statues et les publicités de femmes nues concourent à faire de l’espace urbain un lieu plaisant pour les garçons et dans lequel ils peuvent se sentir plus légitimes que les femmes".

Dans l’étude «L’usage de la ville par le genre» nous retrouvons ces constantes des spatialités féminines et masculines, mais aussi les mécanismes qui tendent à les prolonger. Le travail de recherche que nous avons mené sur les garçons avec Sylvie Ayral analyse comment les insultes, les blagues, le harcèlement, les violences morales ou physiques observées à l’école, dans les loisirs et plus tard dans la ville ou au travail ont une fonction systémique de ségrégation et de hiérarchisation des sexes au profit des hommes hétérosexuels dominants. Ce mode d’intimidation qu’on se refuse souvent à identifier globalement comme une violence sexuelle (réservant cette appellation aux seuls viols et agressions sexuelles) prescrit les mobilités et les places des femmes dans la ville telles que nous les avons observées. A l’opposé les garçons sont invités dès leur plus jeune âge à investir la rue pour jouer. Les équipements sportifs d’accès libre, le design urbain, les noms de rue, les statues et les publicités de femmes nues concourent à faire de l’espace urbain un lieu plaisant pour les garçons et dans lequel ils peuvent se sentir plus légitimes que les femmes, considérées soit comme des objets sexuels soit comme des « bonnes à tout faire » et non, comme des citoyennes et des usagères à part entière de la ville.

Quelles sont les conséquences de cette division genrée des espaces publics ?

"Nous observons que les femmes ont moins d’emprise spatiale sur la ville que les hommes, qu’elles calculent leurs déplacements en fonction du lieu et de l’heure, qu’elles se déplacent d’un point à un autre ni trop vite pour ne pas montrer qu’elles ont peur, ni trop lentement pour ne pas faire croire qu’elles cherchent leur chemin, elles évitent de stationner, montrent qu’elles sont occupées etc."

Dans nos études, nous observons que les femmes ont moins d’emprise spatiale sur la ville que les hommes, qu’elles calculent leurs déplacements en fonction du lieu et de l’heure, qu’elles se déplacent d’un point à un autre ni trop vite pour ne pas montrer qu’elles ont peur, ni trop lentement pour ne pas faire croire qu’elles cherchent leur chemin, elles évitent de stationner, montrent qu’elles sont occupées etc. Il me faut souvent préciser que ceci n’est pas une opinion de notre part, mais le résultat de nombreuses enquêtes étonnamment semblables dans leurs résultats avec d’autres réalisées au Canada, en Autriche ou en Algérie. La ville ludique, récréative, celle où l’on pleut flâner, rêver à la terrasse d’un café, jouer aux boules ou au ballon apparaît bien, en filigrane, comme une ville faite pour les hommes.

Pour aller plus loin :"L’usage de la ville par le genre» - Agence d'urbanisme d'Aquitaine, 2011Une autre voie pour l’éducation des garçons ?

Comment rendre les villes aux femmes ?

D’abord, en observant les inégalités d’attribution des moyens selon le sexe, ce qu’on appelle le genderbudgeting : commencer par le sport, les loisirs et la culture me paraît être une bonne manière d’aborder le sujet. Ensuite, en faisant appel à l’expertise des femmes elles-mêmes pour comprendre leurs difficultés spécifiques dans la ville. Premièrement dans les fonctions d’accompagnantes (des enfants, des personnes âgées ou handicapées) auxquelles elles sont soumises deux à trois plus que les hommes, ainsi que dans les fonctions d’approvisionnement du ménage. Deuxièmement, en les associant par des enquêtes en ligne à la réalisation de la cartographie – rue par rue, heure par heure – des lieux où elles sont harcelées, suivies, agressées sexuellement par des « frotteurs frôleurs », exhibitionnistes ou victimes de viols. Ce serait la meilleure manière de faire fonctionner les lois, en particulier celle sur le harcèlement de rue qui me semble être le dispositif minimum si on veut améliorer la mixité dans l’espace public.

©Unsplash

Ensuite par la promotion du sport des filles dans la ville, leur initiation à la self défense féministe et le développement de toutes les actions qui concourent à la restauration d’une image digne des femmes dans la cité : suppression de l’affichage sexiste, féminisation des noms de rue, programmation culturelle égalitaire, parité politique… N’oublions pas également que le problème du vieillissement en ville touche une majorité de femmes qui ont également en moyenne 50 % de revenus en moins que les hommes du même âge. Une ville durable, c’est une ville où l’on peut vivre et pas seulement une ville où l’on construit des écoquartiers et où on se déplace en vélos électriques.

Pour aller plus loin :Noms Peut-Être - Collectif pour des noms de rue plus égalitaires
Garance - association donnant des cours d'auto-défense féministe
Pour aller plus loin :Des marches exploratoires « pour réinvestir les espaces publics occupés par les hommes » - Le Monde
Le genderbudgeting

Quels sont les outils à notre disposition pour favoriser la mixité dans les villes ?

"L’éducation des garçons à la mixité et au respect des filles, dans les loisirs comme dans une ville « éducative », devrait être une priorité politique".

Nos études sur la ville montrent une grande envie de mixité de la part des femmes, que ce soit dans leurs activités de loisirs ou lors des marches exploratoires non mixtes où elles envisagent des aménagements pour elles, mais aussi pour leurs enfants, leurs parents, leurs maris ou compagnons. A l’inverse, les hommes semblent peu solubles dans la mixité et semblent majoritairement apprécier l’entre soi masculin dans leurs activités, dans leurs sorties et leurs loisirs. Les études comparatives sur la mixité dans le sport sont édifiantes sur ce sujet !

L’éducation des garçons à la mixité et au respect des filles, dans les loisirs comme dans une ville « éducative », devrait être une priorité politique. Cherchez l’erreur : les grandes compétitions de foot, les skate-parks, les terrains multisports, les cultures urbaines musicales ou artistiques ont la fonction exactement inverse et continuent d’être considérés par beaucoup comme nécessaires à l’attraction des villes… Si l’on veut obtenir des ambiances urbaines apaisées, ce n’est pas exactement cela qu’il faut faire. Les études de genre sont d’une efficacité redoutable pour décrypter ces questions d’urbanisme, c’est bien pour cela qu’elles irritent !

Pour aller plus loin :Analyse complète - Tu seras violent mon fils - FPS 2018Une ville faite par et pour les hommes - Yves Raibaud Tags : espace public - sexisme - discrimination Partagez