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Les soixante-huitard-e-s sont elles/ils vieilles et vieux ?

par Ermelinde Malcotte publié le 18 décembre 2019 Anna Auza pour Unsplash

« Les vieux ne parlent plus ou alors seulement parfois du bout des yeux. [… Ils] travers[ent] le présent en s’excusant déjà de n’être pas plus loin ». Jacques Brel nous a tous ému-e-s avec ses « vieux »… et nous a fait peur.

On s’imagine les personnes âgées esseulées, passant les fêtes de fin d’année tremblotantes devant leur soupe ; seules, dans leur chambre ou en réfectoire. L’image est violente et révèle notre profond malaise, voire notre aversion face à notre propre vieillissement.
La solitude des vieilles et vieux existe, il n’est pas question de la nier. Mais je souhaite proposer une vision alternative du vieillissement, non pour rassurer – la mort ne nous fait pas peur, elle nous terrifie -, mais pour construire un autre récit, une autre géographie, qui ne fasse pas la part belle au défaitisme ni à l’optimisme naïf. Faire un pas de côté, ouvrir la voie à de nouvelles conceptions et, surtout, à une nouvelle manière de vivre sa vieillesse.

Alors, les vieilles et vieux ne parlent-elles/ils plus, comme le disait Jacques Brel ? Non, ils et elles gueulent aussi.

Alors, les vieilles et vieux ne parlent-elles/ils plus, comme le disait Jacques Brel ? Non, ils et elles gueulent aussi. Ainsi, le collectif belge le Gang des vieux en colère le déclamait haut et fort : « Pour l’an 2018 c’est ma résolution, j’adopte une conduite d’insubordination. Yo ! »
Pour lutter contre l’image démoralisatrice de la vieillesse, il faut comprendre pourquoi nous cultivons ce défaitisme, mais aussi proposer d’autres futurs.
Notre société encense la jeunesse, dans sa version idéalisée : temps de production, d’activité, de créativité, de dynamisme, de foi dans l’avenir. Par contraste, la vieillesse est considérée comme une période de déclin progressif vers l’horizon inéluctable de la mort. Le tabou de la fin exige qu’en retour, la vieillesse nous révulse.
Mais cette peur anthropologique n’explique pas tout. Il y a aussi les discours idéologiques : les vieilles et vieux coûtent cher, elles/ils plombent la sécu, le système de pensions n’est pas viable, etc. De nombreuses études ont déjà montré l’utilité sociale des personnes âgées : grands-parents dévoués, volontariat, rôle d’aidant-e-sproches, etc.
Mais les personnes âgées n’agissent pas seulement dans le cadre familial ou associatif. Ainsi, le Gang des vieux en colère revendique en Belgique une protection sociale qui permette aux générations futures de vieillir dans la dignité. Cette « bande de vioques loufoques en froc » se bat pour le maintien du système de pension par répartition et contre la privatisation de la sécurité sociale. Le Gang est actif : il est visible dans les manifestations, s’invite au Bozar, organise des flash mobs (rassemblement de personnes qui se réunissent quelques minutes pour réaliser une action, par exemple une chorégraphie commune, puis se dispersent) devant l’Office des pensions.

Mais, lorsque vous croisez un vieux, une personne âgée, une ancienne, un vieillard – ou toute autre manière qui leur plaît de se nommer – sachez qu’il ou elle n’a peut-être pas de pavés dans son sac, comme en 1968. Probablement pas de fusil ni d’artillerie. Mais une arme plus redoutable, plus résistante, plus puissante : la mémoire collective, qui est une autre manière de nommer le lendemain

Le Gang des vieux en colère n’est pas une spécificité belge. Pour citer quelques autres exemples, il y a, en Espagne, le club des grandsparents punks à chien (Iaiosflautas), les Gray Panthers aux États-Unis, ou encore les ancianos zapatistas au Mexique. La liste n’est bien évidemment pas exhaustive. Tous et toutes s’organisent pour lutter contre les discriminations liées à l’âge et pour la défense de la protection sociale.
Alors oui, le gouvernement nous a offert l’oubli des personnes âgées. En réponse, ces groupes militants nous tendent une main, nous invitent. Le Gang des vieux en colère n’est ni un syndicat (elles/ils ne travaillent plus) ni un parti (elles/ils ont déjà connu), mais des « rigolos séniles un peu mastocs », des « aïeux » et des « sages » qui ont vécu mai ’68 et qui, cinquante ans plus tard, ne veulent pas de commémorations ni de conférences, mais réactiver la lutte. Alors, certes, la probabilité de gagner est faible ; la revendication d’une pension à 1600 euros nets paraît utopique à beaucoup d’entre nous. Mais, lorsque vous croisez un vieux, une personne âgée, une ancienne, un vieillard – ou toute autre manière qui leur plaît de se nommer – sachez qu’il ou elle n’a peut-être pas de pavés dans son sac, comme en 1968. Probablement pas de fusil ni d’artillerie. Mais une arme plus redoutable, plus résistante, plus puissante : la mémoire collective, qui est une autre manière de nommer le lendemain.

Pour aller plus loinGang des vieux en colère Tags : personnes âgées - solitude Partagez