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Article mis à jour le 27 mars 2020

LIVRE – Hunger : une histoire de mon corps

par Eva Cottin publié le 24 mars 2020 (c) Denoël

Roxane Gay, professeure d’université américaine qui aime particulièrement dénoncer sexisme et racisme dans la pop-culture mais aussi réfléchir avec humour et honnêteté sur ses propres failles, est connue en France pour ses articles regroupés dans un ouvrage intitulé Bad Feminist. Celui-ci questionne les contradictions et imperfections que l’on abrite en tant que féministe dans le monde actuel. Femme, noire, bisexuelle, obèse : elle prend souvent ces parts stigmatisées de son identité comme point de départ pour réfléchir à sa position dans le monde. Son dernier opus est un témoignage percutant, porté par une écriture fluide, à la fois simple et riche.

« Cela fait plus de vingt ans que je vis dans ce corps réfractaire. J’ai essayé de faire la paix avec lui. J’ai essayé de l’aimer, ou au moins de le tolérer, dans un monde qui ne lui voue que du mépris. J’ai essayé de tourner la page du traumatisme qui m’a obligée à le fabriquer. J’ai essayé d’aimer et d’être aimée. J’ai passé mon histoire sous silence dans un monde où les gens partent du principe qu’ils connaissent le pourquoi de mon corps, ou de n’importe quel corps gros. »

Hunger (Editions Denoël, 2019) est un récit puissant, intime et politique à la fois : l’histoire d’un corps. Son corps. Parce que Roxane Gay est grosse. Très grosse. Et le temps d’un livre, elle veut partager toutes les pensées, vécus, ressentis autour de ce corps qu’elle s’est construit, et de la vie quotidienne avec un corps gros dans un monde grossophobe. L’événement qui a déclenché la transformation de son corps, le voici : à 12 ans, elle est victime d’un viol collectif commis par un garçon dont elle était amoureuse et sa bande de copains. À partir de là, c’est le silence, et sa seule manière de se sentir en sécurité sera de manger, manger pour se rassurer, et manger pour grossir et changer ce corps, le rendre forteresse, inatteignable.

Ses courts chapitres à progression plus ou moins chronologique abordent un grand nombre de thématiques : la prise de poids vue comme un problème par l’entourage, le regard des autres, la grossophobie ordinaire, le racisme, les privilèges de classe (R.G. est issue d’une famille d’immigré·e·s haïtien·ne·s mais aisée), la relation à la nourriture et au corps en général. Mais surtout, Roxane Gay donne un exemple emblématique de comment peuvent se développer des troubles alimentaires et autres problèmes de santé en réaction à un traumatisme. Pour elle comme pour tant de survivant·e·s de violences sexuelles, manger et prendre du poids ont été des stratégies de survie face à la mémoire traumatique.

Roxane Gay relate aussi l’incompréhension médicale à laquelle elle doit faire face, les préjugés des médecins amenant à mépriser les gros·ses et à ne s’intéresser, en termes de troubles alimentaires, qu’à l’anorexie mentale. Elle parle des ressentis ambivalents à l’encontre de son corps, armure protectrice qui lui manque quand elle perd du poids mais objet encombrant haï du monde. Elle partage aussi des questionnements qui mettent face à face rapport à soi-même et engagement féministe : est-elle obligée de se trouver belle, peut-elle prétendre que l’apparence n’a pas d’importance ? Doit-elle, comme geste politique, exposer et assumer sa vie privée, a-t-elle le droit aussi de vouloir se soumettre aux normes pour enfin avoir la paix ? En quoi son rapport à son poids a influencé sa manière de vivre ses relations amoureuses et sa sexualité ? Elle explore enfin les influences de son milieu familial d’origine, haïtien et chrétien, son éducation de « fille sage », et ce que sa couleur de peau signifie dans la société américaine.

Encore une fois, l’autrice réussit à nous montrer que les réalités ne sont jamais simples et univoques, nous met face à des vérités inconfortables mais abordées avec beaucoup d’humanité. À lire et faire lire, absolument !

Tags : grossophobie - livre - Critique Partagez