Les dossiers

L'agenda

Newsletter

S'abonner

Participer

Site FPS

Rédaction

Société

Nous avons accueilli des réfugiés chez nous – témoignage

par Marie-Anaïs Simon publié le 5 octobre 2017

Face à la situation des migrants et des réfugiés en Belgique et aux mesures de plus en plus inhumaines du Secrétaire d’Etat à l’Asile et à la Migration, Théo Francken, elle ne pouvait plus rester sans rien faire. Alors, elle a décidé d’agir, à son échelle, avec ses moyens. Elle s’est inscrite sur une plateforme d’hébergement citoyen et sa famille a accueilli deux réfugiés le temps d’un weekend. Une expérience bouleversante qu’elle nous partage. Ne sachant pas de quoi demain sera fait, nous préférons conserver l’anonymat de cette militante qui continuera son action quoiqu’il arrive.

"Un jour, tu te réveilles dans ton lit douillet, tu entends la pluie dehors, tu sens la fraicheur du matin. Puis, tu te dis : « C’est insupportable, j’ai envie de faire plus ». Alors tu t’inscris sur une plateforme d’hébergement citoyen sur Facebook. Tu y découvres un réseau de bénévoles qui encadre l’hébergement des migrants présents au Parc Maximilien".

Tu regardes le JT. Tu parcours le journal. Tu passes d’une actu à l’autre sur ton smartphone. « Réfugiés, immigration, rafles, Parc Maximilien… » Toute cette actualité reste à l’état de contenu, à distance de ton quotidien. Tu as beau être sensibilisé-e, profondémment empathique et bienveillant-e ; cette actualité dépeinte n’en reste pas moins impalpable, abstraite et éloignée.

Un jour, tu te réveilles dans ton lit douillet, tu entends la pluie dehors, tu sens la fraicheur du matin. Puis, tu te dis : « C’est insupportable, j’ai envie de faire plus ». Alors tu t’inscris sur une plateforme d’hébergement citoyen sur Facebook. Tu y découvres un réseau de bénévoles qui encadre l’hébergement des migrants présents au Parc Maximilien. Des centaines (voire des milliers) de belges qui s’organisent pour assurer le transport et l’accueil des réfugiés présents à Bruxelles-centre. Pudiquement, tu t’inscris et tu te présentes comme « famille d’accueil ». Tu ne t’engages pas trop, tu parles juste d’un accueil pour une nuit. Une bénévole te répond, elle prend les choses en main pour véhiculer deux personnes jusque chez toi.

Moins de 24h après ton poste Facebook, ce qui relevait d’une actualité (terriblement injuste mais comme beaucoup d’autres finalement) devient, en l’espace de quelques instants, « notre » histoire à « nous » aussi.

Vendredi dernier, avec une énorme appréhension qui nous prend aux tripes, nous ouvrons notre porte à une dame au sourire transperçant. Notre personne de contact sur la plateforme. Elle nous présente « A » et « A », ils seront nos invités pour la soirée. Elle disparait aussitôt.

Timidement, nous prenons place dans le salon autour d’une tasse de café. Ils parlent parfaitement anglais. Nous essayons d’en faire autant, mais notre anglais est poussiéreux et maladroit (limite risible). Nous faisons brièvement connaissance : A. 24 ans vient d’Erythrée et A. 20 ans est originaire du Sud Soudan. Fatigués, ils aspirent à aller dormir. Nous leur montrons leur chambre.

Dans notre lit, nous éteignons la lumière avec un sentiment confus. « En quoi ce que nous faisons est-il bénéfique ? Quel sens cela a-t-il de les loger pour ensuite les « abandonner » ? Et puis, nous ne savons rien d’eux, est-ce finalement « sécurisant » pour notre famille d’ouvrir ainsi notre maison ? »

"On se retrouve à 6 dans le salon (nos deux invités, mon compagnon et moi-même, notre progéniture et notre chien). On ne sait pas trop quoi dire, quoi faire. Le silence est un peu compliqué, un peu long. Spontanément, notre petit garçon s’élance pour initier le contact. Il veut une troisième histoire".

Le lendemain matin, la vie reprend très vite son cours: réveil à l’aube par notre progéniture, biberon, lange, café, croquettes pour le chien, caresses pour le chat, douches, encore un café, lessives, lecture d’une histoire, jeu avec le chien, un troisième café, une deuxième histoire mais cette fois le chien participe aussi… il est 11h30 quand nous entendons nos invités prendre une douche. Timidement, pudiquement, nous les invitons à venir prendre un café dans le salon.

On se retrouve à 6 dans le salon (nos deux invités, mon compagnon et moi-même, notre progéniture et notre chien). On ne sait pas trop quoi dire, quoi faire. Le silence est un peu compliqué, un peu long. Spontanément, notre petit garçon s’élance pour initier le contact. Il veut une troisième histoire. Le chien se joint également à cet élan de bienvenue. La glace est brisée (ou du moins en phase de dégel).

Rapidement, mon compagnon prend les choses en main. Il emmène nos invités faire des courses afin de leur acheter quelques affaires de première nécessité : chaussettes, slips, brosses à dents, dentifrice, cigarettes et chocolat (ne riez pas, chaque élément compte). Très vite, un lien se crée entre les trois hommes. Avec moi, l’approche est plus timide. Probablement parce que je suis une femme, probablement parce que nos cultures perçoivent nos rôles sociaux différemment.

"Ils ont voyagé pendant deux ans. Ils ont traversé de nombreux pays, emprunté un nombre incalculable de transports différents dans des conditions effrayantes. Ils ont fui la violence de leur pays, les politiques autoritaires et la pauvreté accrue. "

Nous devions les héberger une nuit. Ils sont restés trois nuits. Nous leur avons ouvert notre maison, ils nous ont fait confiance et nous ont offert leur histoire. Ils ont voyagé pendant deux ans. Ils ont traversé de nombreux pays, emprunté un nombre incalculable de transports différents dans des conditions effrayantes. Ils ont fui la violence de leur pays, les politiques autoritaires et la pauvreté accrue. Ils sont venus tenter leur chance « chez nous » afin d’avoir une vie meilleure. Leur famille est restée au pays. Mais certains amis ont fait comme eux. La Belgique n’est pas leur destination finale, ils espèrent rejoindre l’Angleterre afin de bénéficier d’une meilleure politique migratoire. Ils vivent dans la peur d’être pris par la police qui, après plusieurs arrestations, pourrait les renvoyer chez eux (avec tous les risques que cela implique). Ils sont en Belgique depuis 2 mois et ont déjà tenté de quitter le territoire à 4 reprises. Ils sont motivés, nous espérons qu’ils y arriveront.

Le temps d’un week-end, nos vies se sont rencontrées. Nous avons partagé nos repas ensemble en découvrant (parfois maladroitement) les coutumes de nos invités. Nous avons joué à la pétanque, ce qui nous a valu de beaux tournois. Nous avons partagé le canapé autour d’un « bon » film ( si, si, si « Twilight » est un bon film). Nous avons travaillé ensemble dans la maison. Nous avons lu des histoires à notre petit garçon. Nous avons joué avec le chien. Nous avons bu des dizaines de tasses de café en racontant des bribes de nos vies.

"Nous les remercions de leur courage, de leur ténacité, de leur envie d’avancer. Nous les remercions de nous avoir fait confiance. Nous les remercions d’avoir ébranlé nos consciences, d’avoir bousculé notre quotidien douillet, d’avoir chamboulé nos repères. ".

Mais comme tout week-end, celui-ci a une fin. Nous devons retourner travailler. Ils doivent continuer à tenter leur chance pour traverser la Manche. L’heure du départ approche. C’est avec la même sensation de creux au fond du ventre (mais cette fois liée à d’autres sentiments) que nous nous disons au revoir. Ils nous remercient. Nous les remercions avec autant d’émotions. Nous les remercions de leur courage, de leur ténacité, de leur envie d’avancer. Nous les remercions de nous avoir fait confiance. Nous les remercions d’avoir ébranlé nos consciences, d’avoir bousculé notre quotidien douillet, d’avoir chamboulé nos repères.

Que reste-t-il après ce week-end ? Des questions (beaucoup de questions), des doutes, mais surtout une rage énorme.

« Car finalement, à quoi ça sert d’accueillir ces personnes chez nous ? à quoi ça rime ? On fait peut-être même pire que mieux car nous leur déballons notre aisance sous le nez pour ensuite les remettre dans leur précarité? ». Nous sommes fiers d’avoir ouvert notre maison à nos invités afin de leur permettre de bénéficier d’un break que nous espérons bénéfique – trois nuits d’un sommeil réparateur, de l’eau chaude, une machine à laver, de la nourriture, un canapé douillet pour regarder un film, des « nouveaux » vêtements. Parce que nous sommes des êtres humains et que nous avons besoin de pouvoir nous reposer, recharger nos batteries pour mieux continuer notre chemin, notre combat. Nous avons échangé nos coordonnées. Mon compagnon et moi-même, nous sommes engagés à être présents pour eux s’ils en ont encore besoin (que ce soit pour un « autre break » ou pour une aide administrative). Nous garderons contact, du moins nous l’espérons.

"Ce type d’initiative citoyenne, basée sur la solidarité, ne doit pas dédouaner l’Etat, l’Europe de ses responsabilités. Les prochaines élections seront cruciales, soyons vigilants ! "

« Et tous les autres alors ? Pourquoi eux ? Comment aider les autres personnes présentes dans le parc ? ». ça nous ronge, ça nous taraude ! Il est clair que notre famille ne résoudra pas la crise migratoire actuelle. Nous n’en avons pas la prétention. Ce type d’initiative citoyenne, basée sur la solidarité, ne doit pas dédouaner l’Etat, l’Europe de ses responsabilités. Les prochaines élections seront cruciales, soyons vigilants ! Mais à l’échelle de ces deux personnes, nous estimons avoir apporté un peu de notre contribution. Nous ne les sauverons pas tous. Nous n’avons probablement sauvé personne d’ailleurs. Car A. et A. sont les personnes les plus courageuses que nous ayons rencontré. C’est d’ailleurs probablement eux qui, d’une certaine manière, nous ont aidé en nous faisant grandir.

« Alors que vas-tu faire maintenant ? ça s’arrête là ? ». Notre premier acte, au lendemain de notre accueil, est de partager notre expérience avec toi. Pas pour te culpabiliser, ni pour être un objecteur de conscience. Mais simplement pour « communiquer ». Communiquer- pour porter le combat de A. et A., pour valoriser leur courage et pour célébrer la force de la solidarité humaine. Communiquer – pour éveiller les consciences, pour nous rappeler de notre chance et pour transmettre à nos enfants les valeurs qui sont les nôtres. Communiquer – pour réfléchir ensemble à la manière d’agir, à l’homme/la femme que nous sommes dans cette société actuelle et aux actes citoyens que nous posons.

Solidairement,
N, J, C et A

Pour aller plus loin :Rejoindre la plateforme
Sur Facebook
Partagez
Share on FacebookTweet about this on Twitter