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Peut-on désobéir de tout ?

par Julie Gillet publié le 22 mars 2018

Oui, mais avec tout le monde…

© clem onojeghuo - unsplash

Janvier 1973, Namur. Sur base d’une dénonciation anonyme, le docteur Willy Peers est arrêté pour avoir pratiqué des avortements. La loi de 1867, bannissant l’IVG sans aucune exception, est alors toujours en vigueur en Belgique, et le gynécologue namurois, pourtant reconnu de tous pour ses qualités professionnelles, est incarcéré. Son arrestation va donner lieu à une mobilisation sans précédent : partout dans le pays, des manifestations et des comités de soutien se mettent en place. Cinq ans plus tard, plusieurs centres de planning familial décident de sortir l’avortement de la clandestinité et créent le GACEHPA (Groupe d’action des centres extra hospitaliers pratiquant l’avortement). Ici et là, des procès sont intentés, mais la pression de la société civile ne faiblit pas.  Ces procès ouvrent la brèche : en 1990, la loi Michielsens-Lallemand, dépénalisant partiellement l’avortement en Belgique, voit (enfin) le jour.

Droit à l'avortement, le combat continue

🎞[Témoignage]🎞 C'est aujourd'hui la journée mondiale du droit à l'avortement. Un bon moment pour rappeler qu'il existe en Belgique, depuis le 3 avril 1990, une loi qui dépénalise partiellement l’IVG, et que grâce à la Sécurité sociale, son accès est quasiment gratuit.Pour autant, le combat n'est pas terminé...Merci au Centre Vidéo De Bruxelles à la Fédération des Centres de Planning familial des FPS, les FPS - Femmes Prévoyantes Socialistes et Sonuma - Les archives audiovisuellesImages d'archives SONUMA-RTBF (https://www.sonuma.be)

Slået op af Prenons soin de nous i 28. september 2017

Janvier 2018, Bruxelles. Quelque 3000 personnes se rassemblent afin de former une chaine humaine autour du Parc Maximilien, rendu tristement célèbre depuis que des centaines de migrant-e-s sont contraints de s’y réfugier chaque soir, dans des conditions précaires. Des informations sur une descente de police imminente ont « fuité », et les citoyen-ne-s se sont mobilisé-e-s en nombre afin d’empêcher la rafle. De leur côté, des policier-e-s refusent de prendre part aux opérations qui se succèdent depuis plusieurs mois. La ville de Bruxelles et la commune de Schaerbeek décident de ne plus mobiliser leur police communale dans ce cadre. De toutes parts des voix s’élèvent pour dénoncer les violences policières et l’injustice des actions ordonnées par Théo Francken, le secrétaire d’Etat à l’Asile et aux Migrations qui souhaite « nettoyer » le parc Maximilien. Des collectifs se mettent en place et des milliers de citoyen-ne-s ouvrent leur porte aux migrant-e-s pour une nuit ou plus, clamant leur désaccord face aux mesures prises par le gouvernement belge.

©Bxlrefugees - plateforme citoyenne (en savoir plus sur la plateforme)Pour aller plus loin :RTBF - Migrants - mobilisation citoyenneLes désobéissances civiles célèbres"Lorsque manifestations, grèves et autres moyens d’action légaux sont insuffisants, pouvons-nous aller plus loin ? Devons-nous aller plus loin ?"

Ces deux exemples, à quelques décennies d’intervalle, posent les mêmes questions : devons-nous obéir à des lois que nous jugeons injustes ? Lorsque manifestations, grèves et autres moyens d’action légaux sont insuffisants, pouvons-nous aller plus loin ? Devons-nous aller plus loin ? Par quels moyens ? Et jusqu’où ? À partir de quand est-il acceptable, voire préférable, de transgresser les textes législatifs qui nous révoltent ?

Ces questions s’imposent aujourd’hui à nous. Dans un régime garantissant — du moins sur papier — les droits et libertés de    chacun-e, comment légitimer un geste qui en remette en cause le principe, à savoir l’acceptation par la minorité des décisions prises par la majorité ?

Devons-nous obéir à des lois que nous jugeons injustes ?

De tout temps, des philosophes, des femmes et hommes politiques, des citoyen-ne-s ont répondu « non » à cette question. C’est sur ces « non » que s’est construit le concept de désobéissance civile. Le terme nait sous la plume du philosophe américain Henri David Thoreau, dans son essai La désobéissance civile, publié en 1849. Dans ce court texte, il explique les raisons de son refus de payer une taxe destinée à financer la guerre contre le Mexique. « Il existe des lois injustes : consentirons-nous à leur obéir ? », écrit le philosophe. « Si l’injustice est indissociable du frottement nécessaire à la machine gouvernementale, l’affaire est entendue. […]  Mais si, de par sa nature, cette machine veut faire de nous l’instrument de l’injustice envers notre prochain, alors je vous le dis, enfreignez la loi. Que votre vie soit un contre-frottement pour stopper la machine ».

L’idée même de résister à une loi considérée comme injuste remonte à bien plus loin. Déjà au 5e siècle av. J.-C., dans la tragédie du dramaturge grec Sophocle, Antigone brave publiquement la loi pour accomplir ce qu’elle estime être son devoir supérieur. Plus tard, dans le Discours de la servitude volontaire, le philosophe français Etienne de La Boétie avance le concept que l’Homme est complice de son oppression, l’État tirant sa force de la coopération de son peuple. Si ce dernier refuse d’obéir, le pouvoir se disloque, explique-t-il. « La Boétie est le premier à avoir l’intuition que le peuple a un rôle à jouer dans sa libération face à la tyrannie», souligne le militant actif de la non-violence Alain Refalo. « Il fonde le devoir d’opposition et de résistance du peuple face à l’oppression organisée par l’État ».

Et si de nombreuses/eux autres penseuses/eurs aborderont le sujet au fil du temps, tels John Locke ou Léon Tolstoï, encore faudra-t-il le courage de quelques audacieuses/eux pour mettre ces idées en pratique. Une des premières sera la féministe française Hubertine Auclert qui, dès 1880, refuse de payer ses impôts tant qu’elle n’a pas le droit de vote. Quelques années plus tard, accompagnée d’autres suffragettes, elle s’introduira dans un bureau de vote pour y renverser le contenu d’une urne sur le sol. Loin d’être de simples provocations, ces gestes s’inscrivent dans le concept de désobéissance civile. « Auclert accompagne tous ses gestes d’adresses à la presse et s’expose aux sanctions prévues par la loi – les multiples procès qui lui sont intentés participant ainsi de la diffusion des idées féministes », explique la journaliste Bérangère Kolly dans un portait consacré à la militante.

"Pour définir sa ligne de conduite, Gandhi fait appel au concept de satyagraha : dire non à l’injustice, avec fermeté, publiquement, sans violence et en acceptant les conséquences judiciaires de ses actes".

Gandhi s’inscrit également dans ce mouvement dès 1906, en organisant la lutte de la communauté indienne pour ses droits civiques en Afrique du Sud, puis plus tard en Inde en incitant les travailleuses/eurs pauvres à protester contre les taxes jugées trop élevées et les discriminations dont elles/ils sont victimes. Pour définir sa ligne de conduite, Gandhi fait appel au concept de satyagraha : dire non à l’injustice, avec fermeté, publiquement, sans violence et en acceptant les conséquences judiciaires de ses actes.

Aux États-Unis, c’est le geste de Rosa Parks, en 1955, qui va lancer le débat de la désobéissance civile. Ce jour-là, Rosa Parks, une femme noire du sud des États-Unis, refuse de céder sa place dans le bus à un homme blanc, comme l’exige la loi. Son arrestation donne lieu à un mouvement sans précédent contre la ségrégation raciale, dont Martin Luther King sera la figure de proue.

Par-delà ces quelques exemples, il serait utopique de penser pouvoir dresser une liste exhaustive des désobéissant-e-s qui ont émaillé l’histoire. Citons néanmoins encore Nelson Mandela, figure légendaire de la lutte contre l’apartheid en Afrique du Sud, et les mouvements de contestation contre la guerre du Vietnam, particulièrement médiatisés.

Qu’est-ce que la désobéissance civile ?

Bien entendu, toute forme de non-respect de la loi ne relève pas de la désobéissance civile. Mais existe-t-il des critères précis pour définir la désobéissance civile ? Le philosophe américain John Rawls, l’un des premiers à théoriser ce concept, en donne la définition suivante : « Un acte public, non-violent, décidé en conscience, mais politique, contraire à la loi et accompli le plus souvent pour amener à un changement dans la loi ou bien dans la politique du gouvernement. En agissant ainsi, on s’adresse au sens de la justice de la majorité de la communauté». Hélas, cette définition se révèle quelque peu étroite : ériger la non-violence comme dogme de la désobéissance civile peut en effet apparaitre comme réducteur. Si tout le monde s’accorde sur le fait qu’agresser son voisin ne peut être considéré comme de la désobéissance civile, qu’en est-t-il d’un acte de vandalisme ciblant un organisme financier ? Qu’en est-il de l’action d’un José Bové démontant le McDonald’s de Millau ?

" Les débats éthiques et philosophiques autour de la désobéissance civile soulèvent bien plus de questions qu’ils n’apportent des réponses"

Le « sens de la justice » évoqué par John Rawls pose également question, de par la subjectivité qu’il implique : si beaucoup acclameront le refus d’un-e assistant-e social-e de dénoncer une personne en situation de séjour irrégulier, pourquoi n’en irait-il pas de même pour un bourgmestre refusant de célébrer le mariage de deux homosexuels ? Pourquoi applaudirait-on l’occupation du terrain d’un projet d’aéroport, et non l’action collective de citoyen-ne-s contre l’implantation d’un centre de réfugiés dans leur village ? Nous le voyons, les débats éthiques et philosophiques autour de la désobéissance civile soulèvent bien plus de questions qu’ils n’apportent des réponses ; et méritent des débats approfondis que nous ne pourrons malheureusement mener ici.

Pour les besoins de cette analyse, nous nous en tiendrons à la définition amenée par le sociologue Albert Ogien, qui avance que huit aspects caractérisent tout acte de désobéissance civile : être exprimé publiquement (1), en nom propre (2), de façon collective (3), en spécifiant en quoi l’obligation défiée bafoue un droit élémentaire (4) et en fondant cette revendication sur l’invocation d’un principe supérieur(5). Il faut encore et surtout que ce refus fasse l’objet d’une action en justice (6) afin que le procès soit l’occasion de rouvrir un débat public sur la légitimité de l’obligation contestée (7) et que l’éventuelle sanction suscite des réactions d’adhésion (8).

Le philosophe Édouard Delruelle souligne également que la désobéissance civile ne se caractérise ni par sa finalité morale, ni par ses moyens, mais par le fait qu’elle est un acte politique. « Il y a différentes formes de désobéissance (toutes ne sont pas “civiles” ou “civiques”), mais entre les unes et les autres, il n’y a que des différences de degré, et non de nature», avance-t-il.

Il liste ainsi quatre formes de désobéissance :

  • les « arts de la résistance », qui regroupent ce que l’on peut appeler les incivilités : tags, squats, tapages nocturnes, petits trafics, etc. qui sont interprétés comme un mode infrapolitique de résistance des subalternes (ouvrières/ers, précaires, minorités, femmes, etc.) à l’égard de la domination qui pèse sur elles/eux.
  • Les « formes limites de l’expression démocratique », à la limite du droit de grève : les piquets, barrages, séquestrations de dirigeants ; à la limite du droit de manifester : les occupations de place publique, etc.
  • La désobéissance civile à proprement parler, qui se divise entre actes individuels (les lanceurs d’alertes comme Edward Snowden, les hébergeurs de sans-papiers, etc.) et actions collectives (les Indignés à Madrid, Occupy Wall Street à New York, les mobilisations contre les projets nucléaires, les arrachages de plants transgéniques, etc.).
  • Enfin, les mouvements insurrectionnels, qui ne se limitent pas à un seul type d’action, comme Mai 68 ou le Printemps arabe.

Quelle que soit la définition retenue, les penseurs étudiés ici s’accordent sur un point : loin de remettre en cause la démocratie, la désobéissance civile en est la garante. En favorisant les débats, en impliquant davantage les citoyen-ne-s dans le processus législatif, la désobéissance civile renforce la démocratie, ce régime « dont la légitimité repose paradoxalement sur la capacité des citoyens à le remettre en cause». « La désobéissance civile opère comme un aiguillon qui vient rappeler la démocratie à ses principes ; à savoir qu’elle est un régime ouvert, dont la nature est d’étendre constamment la sphère des droits et libertés individuels », explique Albert Ogien. Rappelant aux citoyen-ne-s la nécessité d’exercer leur vigilance vis-à-vis des pouvoirs, elle joue un rôle de vigie et permet de faire vivre les débats publics en favorisant la participation de toutes et tous.

Aux actes, citoyennes !

"Etre citoyen-ne, c’est rester vigilant-e face aux montées nationalistes, aux dérives sécuritaires et aux fantasmes populistes de nos gouvernements. C’est refuser de se résigner, et se réapproprier la chose politique pour la remettre au service du peuple. C’est désobéir s’il le faut, pour réinventer le monde".

Qu’est-ce que la citoyenneté, aujourd’hui ? C’est voter, faire preuve de civisme, payer ses impôts, respecter la loi, bien entendu. C’est également s’engager au sein d’associations, s’impliquer dans le réseau sportif ou culturel de son quartier, participer à la vie publique et politique de sa ville, aider celles et ceux qui en ont besoin. C’est réfléchir, penser, agir pour contribuer à améliorer la qualité de vie de toutes et tous. Mais ce n’est certainement pas obéir aveuglement aux ordres injustes, ni rester immobile quand les droits des plus faibles sont bafoués.

Etre citoyen-ne, c’est rester vigilant-e face aux montées nationalistes, aux dérives sécuritaires et aux fantasmes populistes de nos gouvernements. C’est refuser de se résigner, et se réapproprier la chose politique pour la remettre au service du peuple. C’est désobéir s’il le faut, pour réinventer le monde.

Tags : Protestation - éthique - Politique Partagez