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« Qui sont les femmes folles ? » Deux romans sur la psychiatrie d’hier et de demain pour mieux réfléchir à celle d’aujourd’hui

par Eva Cottin publié le 24 mars 2020 (c) Pixabay

Qui sont ces femmes que l’on étiquette comme folles, que l’on nomme hystériques, que l’on s’empresse d’enfermer à l’abri des regards et d’assommer de médicaments pour ne pas entendre leurs cris ? D’où viennent leur souffrance ou leur révolte, de quoi naissent leur violence ou leur démence ?

De tous temps, la rébellion des femmes en particulier a été pathologisée et réprimée. Considérée comme par nature instable et malade, une femme ne mériterait pas qu’on accorde crédit à ses doléances. Quant aux personnes qui expérimentent des émotions extrêmes, un corps indocile ou des hallucinations, elles sont difficilement considérées autrement que par le prisme de cette « folie ». Aujourd’hui encore, trop souvent, l’on pense qu’il existe une frontière nettement délimitée entre les folles/fous et les sain·e·s d’esprit. Aujourd’hui encore, trop souvent, les personnes internées en psychiatrie font face à l’incompréhension et subissent des abus.

Deux ouvrages qui mettent en évidence que ce qu’on nomme « folie » est souvent une juste réaction aux conditions de vie, à la maltraitance, à la souffrance sociale et aux traumatismes.

Deux romans parus en 2019 nous proposent, via la fiction, de repenser les normes et les soins en psychiatrie, et de repenser les parcours de vie des personnes internées. Tout d’abord le roman Le bal des folles de Victoria Mas (Albin Michel, 2019) qui retrace les débuts de la psychiatrie moderne à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière, dans le Paris des années 1880 ; ensuite le roman L’Ecole des Soignantes de Martin Winckler (P.O.L, 2019) qui imagine pour 2040 un genre d’hôpital nouveau, oasis de bienveillance, où il n’existe plus de médecins et de patient·e·s mais des soignantes et des soignées (oui, le féminin l’emporte dans le monde de Martin Winckler) qui travaillent au bien-être général en partenariat et dans l’échange, et non dans l’imposition d’un pouvoir. Deux ouvrages qui mettent en évidence que ce qu’on nomme « folie » est souvent une juste réaction aux conditions de vie, à la maltraitance, à la souffrance sociale et aux traumatismes. Deux romans qui, au-delà de leur intrigue et du caractère attachant de leurs personnages, proposent une réflexion sur les normes et les pratiques en psychiatrie et la place assignée aux femmes dans notre société patriarcale.

Le bal des folles, de Victorias Mas (Albin Michel, 2019)

(c) Albin Michel

Pour son premier roman, Victoria Mas nous fait voyager au temps des débuts de la psychiatrie moderne. Développée par des médecins réputés comme le Dr Jean-Martin Charcot, ce dernier cherchait à comprendre les manifestations d’« hystérie » de certaines femmes. Pour cela, il expérimentait l’hypnose et se servait aussi de ses patientes pour faire gonfler sa propre renommée, en les utilisant comme cobayes devant des assemblées d’hommes avides de sensationnalisme, comme en témoigne le livre via ses passages sur le bal annuel donné dans l’enceinte de l’hôpital. Tout en essayant de transmettre une certaine « vérité » historique, l’autrice se place clairement en empathie avec les « aliénées » internées à l’hôpital, peu comprises et livrées à elles-mêmes.

Victoria Mas décrit un monde clivé mais assez réaliste, un monde où le dedans et le dehors de l’asile sont irréconciliables : une fois qu’on a été estampillée aliénée, on n’en sort plus. Un monde où les femmes entre elles peuvent se comprendre, à condition de ne pas être dans la rivalité et la recherche d’attention du médecin ; un monde où des femmes en souffrance servent de cobaye pour des traitements violents et dommageables. Elle imagine des personnalités fortes et rebelles, malmenées par la vie, puis enfermées par des hommes, le plus souvent. La plus vieille des internées, qui tricote à longueur de temps pour s’apaiser l’esprit et offrir des châles à ses camarades, déclare d’ailleurs : « J’ai pas envie d’sortir. […] j’me suis jamais sentie aussi tranquille qu’entourée de folles. Les hommes m’ont maltraitée. […] Ici, j’suis protégée. On est entre femmes ». L’autrice met surtout en évidence à quel point les théories psychiatriques de l’époque, bien que cherchant à comprendre la souffrance des aliénées, étaient imprégnées d’idéologie patriarcale autoritaire, et guidées par une volonté d’assigner les femmes à la discrétion et la soumission.

Le roman suit trois trajectoires qui se croisent : Louise, jeune fille modeste souffrant de crises d’hystérie depuis que son oncle l’a violée et que sa tante l’a désavouée ; Eugénie, fille de bonne famille rebelle et indépendante, enfermée par son père en raison de ses croyances et aspirations spirituelles ; et Geneviève dite « l’Ancienne », garde-malade depuis vingt ans qui finit par remettre en question ses certitudes et sa dureté au contact des aliénées. Malgré quelques lourdeurs et une simplification un peu caricaturale des mentalités, Victoria Mas signe ici un premier roman prometteur qui, au travers le destin de trois femmes, invite à repenser nos définitions du normal et du déviant, nos notions de justice et de vérité.

L’école des soignantes, de Martin Winckler (P.O.L., 2019)

(P.O.L)

Dans la continuité de son roman culte Le chœur des Femmes, Martin Winckler, médecin-écrivain allié des féministes et engagé pour une médecine plus juste et humaine, met en scène un apprenti-soignant amené à se former avant tout humainement, guidé par une ancienne, Jean Atwood (elle-même débutante en gynécologie dans Le chœur des femmes), mais surtout par les patientes elles-mêmes. Cette fois-ci, la majeure partie de l’intrigue se déroule non en gynécologie mais dans un service de psychiatrie. Chez « les folles », qui apparaissent très vite au jeune soignant comme bien plus raisonnées et faciles d’accès que ce à quoi il s’attendait.

Dans un futur non épargné par le creusement des inégalités sociales et les conséquences néfastes du changement climatique, le centre hospitalier holistique de la ville fictive de Tourmens, en France, apparaît comme une bulle utopique, un refuge dont l’engagement va au-delà du simple traitement de maladies. Tout au long de l’intrigue agrémentée de bribes poétiques intercalées entre les chapitres, Martin Winckler propose un nouveau mode de relation entre corps médical et patient·e·s, une manière d’aborder l’humain dans sa globalité et pas par le prisme d’une pathologie, et une pensée qui va au-delà de catégories de sexe et de genre figées et binaires. Si l’attention est portée d’abord sur les femmes dans cette époque imaginée, c’est qu’elles restent les premières touchées par les violences et les maladies, ainsi que par le manque de soin dans d’autres hôpitaux.

Des passages de science-fiction font aussi irruption dans le récit, ce qui nous a moins plu – question de goûts individuels –, mais tout reste toujours au service du propos principal du roman.

La fiction est ici le terrain de jeu de l’auteur engagé, qui fait passer un message pédagogique et militant – parfois peu subtil voire un peu lourd – ainsi que des connaissances médicales, « scientifiques », mais surtout humaines et expérientielles. Au fil des pages, on est ainsi renseigné·e sur l’histoire de la science psychiatrique, les divers courants qui ont influencé cette discipline, les intérêts politiques et commerciaux qui ont impacté l’organisation des hôpitaux, ainsi que les normes sexistes, racistes et homophobes qui ont imprégné le savoir médical. Le récit donne aussi, de manière très concrète, des exemples de relations ouvertes, respectueuses, évolutives, enrichissantes, entre toutes personnes présentes, quelle que soit leur position hiérarchique, leur provenance, leur place du côté soignante ou soignée.

Tags : santé mentale - livre - Critique Partagez