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Article mis à jour le 27 juin 2017

Racisme et sexisme à l’IHECS : nous ne l’acceptons pas !

par Joëlle Sambi Nzeba | Véronique Clette-Gakuba publié le 16 juin 2017 ©Facebook @ Sama Muse

Les institutions universitaires comme l’IHECS ou l’ULB avec comme mission de produire du savoir, de questionner la trajectoire des pensées, de les mettre en débat s’autorisent depuis toujours à parler à propos d’« autrui » sans l’avoir invité à prendre la parole, mais, au contraire, en l’ayant chosifié, en l’ayant transformé en une abstraction devenant le réceptacle ou le substrat de tous les fantasmes occidentaux.

Cela nous rappelle à quel point elles n’ont pas tiré la leçon d’Edward Saïd avec sa critique sur l’orientalisme ni celle de Valentin Yves Mudimbe et sa critique, en miroir à celle de Saïd, de l’africanisme. Ces deux auteurs décèlent les cadres de pensée coloniaux – servant avant tout un système coercitif de domination – sous-tendant les discours produits sur l’Afrique et l’Orient. Afrique et Orient devenant dès lors de pures inventions conçues en réponse aux normes fixées par la culture occidentale et directement en lien avec les rapports de pouvoir qu’elle a instaurés.

Soyons claires, il ne s’agit pas ici de remettre en question le contenu du cours sur les Musiques noires de Michel Demeuldre à l’IHECS (ancien Prof. invité de l’ULB). On peut d’ailleurs y relever des éléments intéressants bien que peu approfondit comme le hiatus entre les qualifications des racisés et leur position sur le marché du travail qui les force à créer hors institutions. Ou encore les explications sur le style et les codes comme moyens de distinction non pas seulement entre classes socio-économiques (Bourdieu), mais aussi pour se démarquer idéologiquement et artistiquement du goût des blancs (Black is political). On est d’accord, on est là dans de la sociologie qui peut conduire à un débat d’idées tel que (devrait) l’appelle (r) de ses vœux les auditoires universitaires.

« C’est cela qui nous choque, cette répétition de savoirs figés inscrits dans le rapport colonial »

Mais là où le bât blesse, c’est que Michel Demeuldre tient un discours héritant tout droit de l’histoire coloniale. Il n’hésite par exemple pas à reconduire la distinction de classe entre les « Tutsis » aristocratiques et les Congolais de la plèbe. Cela sans égard pour les réalités changeantes et le contexte contemporain dans lequel nous vivons. C’est cela qui nous choque, cette répétition de savoirs figés inscrits dans le rapport colonial. C’est cela qui est insupportable et qui ne peut être mis sur le compte de la maladresse. Michel Demeuldre n’a de cesse de sexualiser les groupes qu’il prétend décrire. Il est hors sujet et tient des propos totalement déplacés parlant notamment de la sexualité de la femme rwandaise en se basant sur sa propre expérience mêlée de fantasmes coloniaux et de récits scientifiques qu’il ne prend pas soin de contextualiser. Pour s’attirer la sympathie de son public, Michel Demeuldre exploite le filon des bonnes vieilles images exotisantes de la femme noire. C’est cela que nous n’acceptons pas.

« Pour s’attirer la sympathie de son public, Michel Demeuldre exploite le filon des bonnes vieilles images exotisantes de la femme noire. C’est cela que nous n’acceptons pas ».

Alors que l’ULB se désolidarise clairement de cet ancien membre de son corps professoral dont les propos racistes et sexistes sont dénoncés dans un communiqué de presse (audio à l’appui) par le Collectif mémoire coloniale et luttes contre les discriminations

L’IHECS — feignant d’ignorer que sur ses propres bancs nous avons appris les tactiques de diversion de la communication de crise — monte au créneau et ressert le bon vieux discours sur la liberté d’expression, se drapant du voile de l’ouverture et du dialogue. Soulignant au passage, si cela nous avait échappé, le caractère scientifique des énoncés de monsieur Demeuldre et réclame un débat public. Vraiment ?

Mais qu’est-ce qui doit être mis en débat au juste ? La profondeur de la blessure que provoquent de tels propos auprès des personnes racisées ? La violence qu’il y a à parler à la place des premier.es concerné.es ? À invalider leur colère et leur indignation, parce qu’évidemment, celles-ci doivent être légitimées par ses maîtres ? Ou alors revoir la pertinence de l’utilisation des mots racistes, colonialistes et sexistes pour qualifier les propos de MD ?

« Les villes occidentales se transforment, les groupes qui y résident se diversifient et aujourd’hui les femmes noires et arabes (celles dont les érudits ont pris l’habitude de parler impunément) font désormais partie des auditoires, les oreilles attentives et récalcitrantes à tout propos qui viendra contrevenir le savoir qu’elles ont sur elles-mêmes ».

Ce que L’IHECS n’a pas compris c’est que les villes occidentales se transforment, que les groupes qui y résident se diversifient et qu’aujourd’hui les femmes noires et arabes (celles dont les érudits ont pris l’habitude de parler impunément) font désormais partie des auditoires, les oreilles attentives et récalcitrantes à tout propos qui viendra contrevenir le savoir qu’elles ont sur elles-mêmes. Rétives à ces savoirs faussement empathiques et teintées d’« une fascination en trop » [1]. Le vent souffle et finit d’arracher les derniers masques rieurs, trompeurs pour dévoiler le mépris et l’hypocrisie. Le savoir produit à partir d’une position d’autorité avec comme seul effet de maintenir les hiérarchies existantes entre race, classe et genre est sur son lit de mort. Ne pas l’accepter revient à arrêter de penser le monde.

[1] Goutier, Hegel. Afrique. La fascination en trop. [en ligne]. [consulté le 12/05/2009]. Courrier (Le). Afrique-Caraïbes-Pacifique-Union européenne, Mars Avril 2009, no 10 N. S., p. 3.

 

Tags : racisme - discrimination - intersectionalité Partagez
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