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Palestine – 50 ans d’occupation

Palestine : récit d’un voyage sous haute surveillance

par Rosine Herlemont publié le 27 juin 2017 ©Pixabay

Quelques mois après les attentats de Bruxelles, Jan Jambon, le Ministre fédéral de la Sécurité et de l’Intérieur, s’est rendu en Israël pour s’inspirer des systèmes en vigueur à l’aéroport Ben Gurion de Tel-Aviv , réputé pour être l’un des plus sécurisés au monde. La Belgique a l’intention d’utiliser une méthodologie israélienne visant à déceler les comportements suspects à l’aéroport de Zaventem. Quand cette information est parue dans les journaux, il y a environ un an, j’admets ne pas m’être inquiétée d’une telle démarche. Depuis, j’ai voyagé en Palestine…

Le mois dernier, après un périple bouleversant en Cisjordanie, je me préparais à rentrer en Belgique le cœur gros, mais surtout plein de promesses. Promesses faites aux Palestiniens rencontrés à Ramallah, Naplouse ou Hébron qui m’avaient unanimement formulé le même souhait  : porter leur voix jusque chez moi.

©Violette Degey

Le ventre noué d’indignation, mais impatiente d’honorer ma parole, je me rends donc à l’aéroport Ben Gurion de Tel-Aviv pour prendre mon vol retour vers Bruxelles. J’arrive avec trois heures d’avance, cela me semble excessif, mais mon guide palestinien me l’a conseillé. Il m’a également recommandé de mentir sur mon voyage en omettant de préciser que j’étais passée par la Cisjordanie  ; l’idéal aurait été de prétendre être une pèlerine chrétienne venue tout spécialement pour célébrer la fête de Pâques.

Je passe le premier contrôle, tout semble se dérouler sans encombre, mais au moment de déposer ma valise sur le tapis roulant, on me demande, sans la moindre explication, d’aller plus loin pour une fouille approfondie. Je me rends alors dans une pièce équipée d’un scanner géant. L’amie qui voyage avec moi et dont la valise s’achemine déjà vers la soute m’accompagne.

"L'objet du crime"

Un objet semble perturber le militaire chargé d’inspecter mon bagage  : il entreprend donc de tout vider. Il procède alors à une analyse minutieuse de chacune de mes affaires. De mon linge sale à mon après-shampoing, tout y passe. Quand, intriguée, je m’approche de lui pour le questionner sur ce qu’il cherche, il me répond sèchement qu’il vérifie qu’aucune trace de poudre explosive ne se trouve dans mes effets. J’ai eu un rire. Pas par arrogance ou par défi  ; j’ai ri parce que jamais je n’aurais pensé qu’on puisse me suspecter d’une telle chose. Grave erreur. Il a repris ses fouilles avec plus de zèle encore ce qui lui a permis de tomber sur un petit bracelet, pourtant bien caché sur les conseils avisés de mon guide, sur lequel était inscrit… « Palestine » !

« Pendant une heure, en anglais, on me pose des questions. Qui êtes-vous ? Pourquoi êtes-vous là ? Qui sont vos parents ? Quel est le but de votre voyage ? Où avez-vous été ? Pourquoi ? Avez-vous rencontré des gens ? »

Me foudroyant du regard, il m’ordonne de ne pas bouger et appelle son supérieur qui arrive quelques minutes plus tard. On me pointe du doigt, je dois le suivre. Mon amie, présente jusqu’ici, n’a pas le droit de m’accompagner. Pendant une heure, en anglais, on me pose des questions. Qui êtes-vous ? Pourquoi êtes-vous là ? Qui sont vos parents  ? Quel est le but de votre voyage  ? Où avez-vous été  ? Pourquoi  ? Avez-vous rencontré des gens ? Leur avez-vous parlé ? Pourquoi ? Avez-vous un message à transmettre  ? Avez-vous fait des achats  ? Lesquels  ? Détaillez-les-moi  ! Pourquoi  ? Qui êtesvous ? Pourquoi êtes-vous là ? Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi ?

J’avais menti, comme mon guide me l’avait indiqué. J’ai eu peur. Je ne savais pas si je devais continuer ce récit que je m’étais inventé ou avouer ma faute, mon délit… être allée en Cisjordanie ! Je n’ai rien dit et au bout d’une heure, à dix minutes de la fermeture des portes de mon avion et alors qu’il me restait deux contrôles à passer, ils m’ont laissée partir, satisfaits de m’avoir intimidée et fiers de m’avoir dissuadée de revenir chez eux un jour. S’ils savaient…

En israël, religion et état ne sont qu’un, je le savais, mais un autre dogme domine la vie des citoyens, celui de la sécurité. cette matrice sécuritaire repose sur la conviction qu’israël subit une menace perpétuelle. Cette idée est entretenue partout et tout le temps par l’exagération des dangers réels, ce qui nourrit un sentiment de peur. Il suffit de lire les panneaux d’avertissement qui se trouvent à chaque checkpoint pour le comprendre.

Cette arrestation me révolte pour plusieurs raisons. D’abord, parce qu’il me semblerait bien plus efficace de se concentrer sur les raisons politiques et sociales qui poussent les terroristes au passage à l’acte, plutôt que d’y répondre uniquement par une solution militaire. Ensuite, parce que ces mesures de sécurité ont d’inévitables effets pervers. Cultiver à ce point la peur d’un attentat rend les citoyens israéliens aveugles et sourds aux stéréotypes et aux discriminations qui en découlent. Le racisme est banalisé et l’occupation légitimée. Enfin, parce que, fier de sa performance sécuritaire, l’État d’Israël développe et tente d’exporter sa lucrative industrie du contrôle.

« Est-il raisonnable de laisser la peur justifier toutes les atteintes à la liberté ? Doit-on en arriver à laisser la recherche de sécurité légitimer le racisme ? »

C’est pour cela qu’aujourd’hui, un an après avoir découvert l’intention d’un de nos ministres d’utiliser une méthodologie israélienne de sécurité, je m’inquiète. N’existe-t-il pas d’autres solutions, plus mesurées, pour se protéger du danger ? Est-il raisonnable de laisser la peur justifier toutes les atteintes à la liberté ? Doit-on en arriver à laisser la recherche de sécurité légitimer le racisme  ? Plus que d’un attentat, ce dont j’ai peur aujourd’hui, c’est de perdre notre déjà si fragile démocratie.

Tags : Politique Partagez
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