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Femmes et espace public

Sexiste, l’espace public ?

par Fanny Colard publié le 28 mai 2019 ©Mathilde Largepret

En 2019, l’espace public reste un reflet mais aussi un vecteur d’inégalités entre les femmes et les hommes. Souvent pensé par et pour ces derniers, l’aménagement du territoire ne prend que trop rarement en compte la notion de genre. Cela s’explique notamment par le fait que l’urbanisme et l’architecture sont encore aujourd’hui des milieux particulièrement masculinisés. Cette non-prise en compte du genre contribue à la perpétuation de certains stéréotypes, associant principalement les hommes à l’espace public et confinant ainsi les femmes à l’espace domestique. Une réalité lourde de conséquences sur les femmes qui ne « consomment » dès lors pas l’espace public de la même façon que les hommes…

Du "berceau" au métro

On observe une utilisation différente de l’espace selon le genre et ce, dès le plus jeune âge. L’exemple le plus parlant est celui d’une cour de récréation. Dans de nombreux cas, le centre de celle-ci est majoritairement occupé par des garçons, jouant au football par exemple, tandis que les filles se retrouvent « cantonnées » dans les espaces périphériques. Loin d’être anecdotique, ce partage genré de l’espace public est le reflet de nos sociétés inégalitaires. L’analyse des infrastructures de loisirs révèle un constat similaire : c’est principalement aux garçons et aux hommes que bénéficient des lieux comme des skate parks, des terrains de football ou de basket, renforçant au passage des stéréotypes d’activités classifiées comme « masculines », ayant lieu en extérieur. La pression sociale intrinsèque encourage donc les filles et femmes à se retirer progressivement de ces espaces spécifiques. D’ailleurs, la pratique du manspreading, particulièrement visible dans les transports en commun, vient également étayer ce constat. Parfois surnommée en français le syndrome des couilles de cristal, il s’agit de l’habitude qu’ont certains hommes, consciemment ou non, de garder leurs jambes fortement écartées lorsqu’ils sont assis. Dans de nombreux cas, ils en viennent ainsi à dépasser allègrement sur les sièges de leurs voisin-e-s. Il s’agit là aussi d’une façon d’occuper l’espace public aux dépens des femmes qui sont alors contraintes de « prendre le moins de place possible ». À cela s’ajoute l’omniprésence des publicités sexistes, jalonnant l’espace public et renvoyant sans cesse les femmes à leur objectification (le fait de considérer un être humain comme un objet) et à leur hypersexualisation.

Le sentiment d'insécurité

Tout cela illustre que l’espace public n’est à l’heure actuelle pas inclusif. Un facteur supplémentaire est le sentiment d’insécurité qu’on peut y ressentir. Le Moniteur belge de sécurité (2008-2009) démontre d’ailleurs que cette perception est plus fréquente chez les femmes que chez les hommes. Ainsi, 10 % des femmes en Belgique se sentiraient « souvent » ou « toujours » en insécurité dans l’espace public, contre 5,6 % des hommes. Certains aménagements peu ou mal adaptés (par exemple : un mauvais éclairage, des arrêts de transports en commun situés dans des artères peu fréquentées, etc.) viennent alimenter ce ressenti. L’ampleur des violences faites aux femmes dans l’espace public vient les conforter dans ce sentiment. Diverses études démontrent en effet que chaque femme en (a) fait l’expérience au moins une fois dans sa vie. Pourtant, le harcèlement dans l’espace public reste difficile à quantifier, vu qu’il fait encore l’objet de trop peu de dépôts de plaintes.

Pour les femmes, l'espace public serait ainsi une forme de "couloir" séparant un point de départ d'un point de destination.

La "consommation" de l'espace public

Ces différents éléments constituent des formes d’entrave à la liberté de déplacement des femmes, réduisant ainsi leur occupation de l’espace public et rendant leur présence presque « illégitime ». Nombre d’entre elles témoignent dès lors d’une volonté de « passer inaperçue », de « faire profil bas » pour ne pas se faire remarquer. C’est ce qu’illustre le concept du passing by. Motivées par ce sentiment d’insécurité, les femmes auraient tendance à vouloir « traverser » l’espace public le plus rapidement possible. Accélérer le pas permet, d’une part, d’échapper à un éventuel danger, mais aussi de s’empresser de quitter l’espace qui peut être source d’angoisse. Pour les femmes, l’espace public serait ainsi une forme de « couloir » séparant un point de départ d’un point de destination, rendant dès lors les femmes moins « consommatrices » de l’espace public que les hommes, qui y circulent plus librement.

La solution ? L'application du gender mainstreaming

Ces différents constats nous prouvent qu’il est nécessaire de penser différemment l’urbanisme et l’aménagement du territoire. La notion d’inclusivité est primordiale pour que l’ensemble de la population bénéficie de manière égalitaire des espaces publics, indépendamment de son genre, de son âge, de son handicap éventuel ou de tout autre élément influençant sa vie quotidienne. Un espace inclusif doit être accessible à tou-te-s et garantir un sentiment de sécurité. C’est pourquoi il est nécessaire que la dimension de genre soit prise en compte par les politiques dans la gestion de l’espace public. Ce processus, nommé gender mainstreaming, est défini par le Conseil de l’Europe comme la (ré) organisation, l’amélioration, l’évolution et l’évaluation des processus de prise de décision, aux fins d’incorporer la perspective de l’égalité entre les femmes et les hommes dans tous les domaines et à tous les niveaux, par les acteurs généralement impliqués dans la mise en place des politiques.

La parole aux citoyen-ne-s : la piste des marches exploratoires

Afin de répondre au mieux aux besoins spécifiques de la population, il est nécessaire que les instances politiques se basent sur des constats relayés par les citoyen-ne-s. C’est pourquoi des processus tels que des marches exploratoires sont de parfaits outils de citoyenneté active. Nées de mouvements de femmes au Québec dans les années 90, les marches exploratoires consistent en l’analyse, par un groupe, de l’espace public afin d’identifier les éléments inadaptés à leur propre usage, ou à celui d’autrui. Ces activités débouchent bien souvent sur des listes de recommandations pouvant être ensuite communiquées aux autorités responsables, par exemple communales. Reste à savoir si ces remarques seront entendues…

Rejoignez les marches exploratoires organisées par les FPS dans différentes régions de Wallonie et à Bruxelles durant le mois de juin. Tous les détails des activités sont à retrouver sur la page des Femmes Prévoyantes Socialistes

 

 

Pour aller plus loin :Le sexisme dans l'espace public c'est partout, tout le temps et sous toutes les formesDéplacements des femmes et sentiment d’insécurité à Bruxelles : perceptions et stratégies.Partager la ville. Genre et espace public en Belgique francophoneFemmes en ville Tags : espace public - sexisme - harcèlement Partagez