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Article mis à jour le 10 août 2020

Sois belle et confine-toi !

par Rebecca Rotermund publié le 20 avril 2020 (c) Surr

CARTE BLANCHE D’UNE LECTRICE – Rebecca Rotermund

Mes ami·e·s, l’heure est grave ! Le coronavirus sévit. Tant qu’à faire, pourquoi ne pas en profiter pour rabaisser « le sexe faible » ? Sexisme debout, haut les cœurs ! Encore une fois, sous n’importe quel prétexte, n’oublions pas d’en faire toujours notre heure. Ne levons pas le pied et rappelons aux femmes que leur rôle reste avant tout d’être un objet agréable à regarder, un outil à utiliser. Mesdames, assumons l’une de nos fonctions premières : être attrayantes à l’œil du mâle. Gardons notre esprit de compétition et n’oublions pas de resplendir pour que les hommes puissent se roidir. « Sois belle et confine-toi », le nouveau « Sois belle et tais-toi » ?

Grâce à ce trop-plein de temps libre de cerveau, que tout le monde ne sait pas utiliser, ont fleuri sur internet des bouquets – non de virus mais pourtant viraux –, des séries de mèmes et de blagues potaches soulignant le potentiel potiche de la femme. À grand renfort de « haha » et de « hohoho », nous fûmes submergé·e·s dès les premiers jours du confinement par des blagues d’une finesse pachydermique sur ce à quoi ressembleront les femmes à la sortie de la quarantaine.

Alors rions ! Rions de ces femmes qui ne pourront aller comme elles le souhaitent dans leur centre d’esthétique se faire épiler les sourcils, ratiboiser le buisson ardent, dégraisser les parties grasses telles des jambons trop couenneux à alléger. Profitons-en pour nous rappeler que la laideur d’une femme est à bannir. Trump nous l’a dit, les belles femmes sont déjà inutiles, alors que dire des laides ? Trompons-nous d’adversaire en nous trumpant.

Puisque le coronavirus dézingue sans réelle distinction d’âge ou de sexe – quoique les déjà plus démuni·e·s seront encore et toujours les plus démuni·e·s face au ravage –, puisque le virus n’a pas fait l’effort d’être sélectif et de s’attaquer au vrai problème de la société (aka la femme qui se laisse aller), nous nous permettrons d’en rajouter une couche. Et d’y aller comme les vraies femmes avec du maquillage à la louche ! Mais pas de panique, que les plus négligées d’entre nous, qui s’en battaient déjà l’œil de mettre des faux cils et ne voyaient aucun intérêt ni plaisir personnel à se ripoliner la face et à traquer le poil / le gras / le vêtement parfait pour s’exhiber comme un objet, se rassurent : rien n’aura changé, nous serons toujours perçues comme des femmes sans intérêt, de pauvres vieilles filles ou des lesbiennes à négliger.

Alors rions ! Rions de ces femmes qui ne pourront aller comme elles le souhaitent dans leur centre d’esthétique se faire épiler les sourcils, ratiboiser le buisson ardent, dégraisser les parties grasses telles des jambons trop couenneux à alléger.

Et bien messieurs (et mesdames aussi !), navrée de vous apprendre qu’en cette période sombre de quarantaine, nous avons des sujets de préoccupation moins superficiels que de rembourrer nos soutiens-gorge et leurs bonnets pour les faire pigeonner. Peut-être oserais-je émettre l’idée que les soucis de nos cerveaux féminins s’orientent prioritairement, et probablement comme à l’accoutumée, vers l’idée de savoir si nous et nos proches allons nous en sortir. Allons-nous être payées ? Allons-nous pouvoir payer nos factures ?

S’ajoute à ces sources de stress celui de la charge mentale… Mais aussi celui des charges tout court : le virus ne nous dédouanera pas de devoir briquer et faire rutiler la maisonnée, nourrir les petits et pathétiquement les plus grands à la becquée, faire faire leurs devoirs aux enfants confinés et, par-dessus le marché, pour celles qui en ont la possibilité : télétravailler !

Caissières, infirmières, médecins, femmes d’entretien, magasinières, routières… devons-nous leur fournir une autorisation, non pas de sortie pour sauver nos vies, mais de droit à la négligence esthétique ? Lorsque nous devons quitter nos foyers, doit-on faire honneur au monde extérieur en nous parant et nous préparant pour le plaisir visuel des mâles et des passants ?

J’exclus là les femmes bravant les dangers, sortant tous les jours bosser à moindres frais, pour que la société et le monde continuent de tourner, nous permettant de rester au chaud à regarder des mèmes insultants à nos effigies.

Caissières, infirmières, médecins, femmes d’entretien, magasinières, routières… devons-nous leur fournir une autorisation, non pas de sortie pour sauver nos vies, mais de droit à la négligence esthétique ? Lorsque nous devons quitter nos foyers, doit-on faire honneur au monde extérieur en nous parant et nous préparant pour le plaisir visuel des mâles et des passants ? Au sein des maisonnées, pas d’autorisation qui vaille : la rigueur militaire nous rappelle de ne pas oublier de faire péter le vernis à ongles y compris dans nos pantoufles où sont nos doigts de pied.

Ah ! Quel délice d’être encore une fois attaquées et rétrogradées, tout en subissant d’être confinées ! À toi qui as couiné et ricané devant ces mèmes réducteurs à l’extrême, en y voyant une blague immature mais drôlette : après le confinement, ne te presse pas de sortir, reste chez toi !

Tags : charge esthétique - injonctions - Coronavirus - Covid-19 - charge mentale - Normes de beauté Partagez