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Article mis à jour le 8 mai 2018

The Syrian Spillover : documentaire intime au coeur des camps de réfugiés

par Joëlle Sambi Nzeba publié le 4 mai 2018

Plus nombreux que jamais, les régugiés – principalement syriens – se pressent aux frontières des pays européens et il est devenu impossible d’ignorer le phénomène. En effet, les nouvelles sur la guerre en Syrie ont désormais un retentissement important dans les médias occidentaux. Le monde découvre l’ampleur des conséquences de la guerre syrienne, tandis que la Turquie fait face à cette réalité depuis 2011, accueillant à elle seule pas moins de 2 millions de personnes déplacées sur son territoire. Beaucoup trop, même pour un si grand pays, qui ne peut désormais plus empêcher le débordement des flux migratoires.

Samuel Doveri Vesterbye est le producteur du documentaire The Syrian Spillover, une plongée intime dans le quotidien des familles syriennes vulnérables et marquées par la guerre qui vivent dans le sud de la Turquie. Elles séjournent parfois dans des camps organisés et gérés par les autorités turques, ou alors dans les grandes villes, limitrophes à la Syrie.

En 2011, j'étais journaliste à Istanbul, je suivais de près la crise en Syrie. J'ai même essayé d'y entrer mais ce fut impossible. Je suis la problémtique depuis ses débuts. Vers 2014, à mesure que la crise en Syrie prennait de l'ampleur, beaucoup de personnes me disaient qu'il fallait faire quelque chose, y compris les nombreux réfugiés avec qui j'avais des contacts dans les villes qui les accueillaient.

Ce n’est pas sans embuches que démarre ce projet.
En effet, Samuel veut se lancer avec la chercheuse turque Fulya Memysoglu, une vieille amie, mais surtout une des meilleures chercheuses en Turquie sur la question des migrations et des réfugiés. Pourtant, quand il lui fait part de son idée, il doit essuyer un refus catégorique : il est impossible de filmer la situation dans les camps. Il faut comprendre qu’en 2014, au plus fort du retentissement médiatique de la crise syrienne, un journaliste, qui plus est étranger, dans un camp turc pour réfugiés était tout à fait inimaginable ! Le gouvernement turc, qui depuis le début de la crise en 2011 organisait seul l’accueil des populations syriennes fuyant la guerre, devait faire face désormais à de fortes critiques des pays européens, notamment en raison de sa politique très centralisée de l’accueil des réfugiés.

En effet, l’ampleur de la crise humanitaire qui se déroule aux frontières de la Syrie depuis 2011 a poussé les autorités turques à repondre rapidement à l’urgence. Une véritable politique dite des « bras ouverts«  envers les migrants, mais qui a comme principal corolaire de laisser les ONG étrangères en dehors des principaux plans d’accueil des réfugiés et donc dans les camps. Aucune organisation internationale n’y a accès ; ceux-ci sont gérés par l’Agence du Premier ministre pour la gestion des catastrophes (AFAD) qui y organise le quotidien : de l’accueil aux soins de santé en passant par les repas et l’éducation des enfants.

Je dois admettre qu'en fin de compte, les Turcs ont fait de l'excellent travail. Le pays a répondu urgemment à la crise syrienne, accueillant au début près de d'1,6 millions de réfugiés en leur garantissant un régime de protection temporaire ainsi que le non-refoulement vers la Syrie. Peu de pays en Europe en ont fait autant.

Il y aurait aujourd’hui en Turquie près de 2 millions de réfugiés. Et malgré les 22 camps qui ont été construits sur l’ensemble du territoire, le pays a atteint sa capacité d’accueil maximale. Ce qui explique qu’une partie des réfugiés, à partir de 2014, décide de reprendre la route, direction l’Europe cette fois-ci. Et ce, malgré le renforcement de la législation turque qui améliore le statut des personnes déplacées, leur permettant même d’occuper un emploi. Mais le travail se fait rare et les conditions de vie dans le pays sont de plus en plus diffciles. C’est cet exode qui attirera l’attention des grands médias et affolera les gouvernements européens, dévoilant ainsi le plus important déplacement de population du 21e siècle.

C’est dans ce contexte que commencent les pourpalers avec les autorités turques afin d’obtenir le droit d’entrer dans les camps. Au bout de 8 mois de négociations, le feu vert est enfin donné. Ensuite, l’équipe se met en contact avec des ONG telles qu’Amnesty International et Oxfam afin d’être introduite auprès des familles avec lesquelles elles travaillent. Ce qu’il faut savoir, c’est que tous les réfugiés ne vivent pas dans les camps, beaucoup d’autres habitent dans la ville avec les Turcs. Pour ces personnes, les conditions de vie sont beaucoup plus difficiles parce qu’elles n’ont pas directement accès à l’aide de l’Etat turc comme c’est le cas au sein des camps.
Et c’est auprès de ces familles-là que plupart des organisations internationales interviennent.

Nous avions une idée très précise des profils de personnages, mais là aussi, il fallu s'armer de patience : prendre le temps de vivre avec les gens, les rencontrer plusieurs fois, apprendre à les connaître, installer la confiance pour nous permettre de filmer leur intimité. Pour nous il était important de documenter avec ce film à la fois des paroles d'hommes, mais aussi de femmes.

En plus de montrer comment s’organise la vie dans les camps gérés par l’AFAD (l’Agence turque de Gestion des catastrophes et des situations d’urgences), The Syrian Spillover suit à travers des portraits singuliers, le quotidien de ces citoyens syriens qui ont tout quitté en raison de la guerre, laissant derrière eux une vie patiemment construite, sans aucun espoir de retour. Il y a Ali, 42 ans, ancien chauffeur de taxi, volontaire pour Bülbülzade Association, une ONG  turque qui vient en aide aux réfugiés syriens vivant hors des structures d’accueil. Abd Al-Razzak, 42 ans, sans travail, a perdu son jeune fils en traversant la frontière avec sa famille à la suite d’un tir de rockette. Nisrin, ancienne journaliste de 41 ans, est restée avec sa fille adolescente en Turquie. Elle suit de près, grâce à Facebook, le parcours de ses deux grands garçons qui ont pris la dangereuse route des Balkans en direction de l’Allemagne, pour une vie meilleure. Helvin, 38 ans, donne des cours aux enfants désoeuvrés de son quartier. Elle souffre de troubles de stress post-traumatique et se rend pour la première fois chez le psychologue, grâce à une aide reçue de l’état turc. Ou encore Mahmoud qui n’a jamais imaginé qu’à 70 ans, il devrait abandonner son épicerie à cause de la guerre et des bombes.

The Syrian Spillover est un film tout en sobriété, qui décrit le chaos, documente le déracinement de ces femmes, ces hommes et ces enfants contraints d’abandonner leur vie. Ils sont pris dans un étau entre un accueil turc qui atteint ses limites et une Europe qui n’est pas prête à ouvrir ses frontières et à organiser l’accueil des plus vulnérables.

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Pour aller plus loin :Vidéo courte et claire sur la situation syrienne
Plateforme d'aide aux réfugiés
Article de Slate sur les données relatives à la situation syrienne
Tags : réfugié - Film Partagez