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Théâtre : « Destin »

par Lola d’Estienne d’Orves publié le 2 mai 2017 ©Riches-Claires (Leur site)

Destin est une bulle dans le temps. Une rencontre entre deux femmes qui ne se connaissent pas, passant de l’opposition à l’intime en une heure de spectacle. Dominique, historienne de l’art qui aborde ses 50 ans, trouve, comme abandonnée sur sa moquette, Anna, mystérieuse inconnue à la recherche de discussion. Ainsi commence une conversation centrée sur l’hôte de l’appartement, une remise en question et une amitié, le temps d’une nuit.

Intruse. C’est le premier mot qui nous vient à l’esprit lorsque l’on entre dans la petite salle des Riches-Claires. Étendue sur la scène, elle attend que les lumières s’éteignent et que les coups sonnent pour commencer son discours, ou plutôt sa conversation avec la tenancière des lieux. Anna s’apprête à changer le destin de Dominique, femme d’art et d’affaires, par sa simple présence dans son appartement. Énigmatique, ange ou démon, sans-abri ou fille de bonne famille – ou tout à la fois, elle va tour à tour exaspérer, envoûter, aimer et abandonner la propriétaire des lieux.

Une pièce qui aborde aussi du bout des doigts une multitude de thèmes cruciaux : le cap des 50 ans dans la vie d’une femme, considéré comme un point de non-retour aux yeux de la société, la difficulté à concilier vie de couple, famille et travail, le poids des hommes dans des choix pourtant personnels… Même si l’écriture de l’auteur et metteur en scène Fabrice Gardin, cherchant à dresser un portrait de femmes, est parfois un peu naïve, on ressent une véritable sincérité chez les personnages campés par Camille Dawlat et Marie-Noëlle Hébrant. Sincérité qui se confirme quand, à la sortie du spectacle, malgré avoir retiré leurs costumes, elles semblent toujours se confondre avec leurs héroïnes. Rencontre.

Quel est pour vous l’enjeu de cette pièce ?

Marie-Noëlle Hébrant : Il y a vraiment une remise en question dans cette pièce et c’est très beau. Les personnages sont des gens qui ont le courage de vivre ce moment où l’on fait le point, en se demandant ce qu’on aime ou ce qu’on n’aime pas. Ici, c’est particulier parce que c’est une mise en scène, mais ça nous arrive à tous quand on a des longues discussions avec des amis de se questionner. On se réjouit d’être là, on se dit que c’est ce qu’on veut, qu’on doit éviter de s’enliser dans la famille et le travail, en oubliant nos véritables désirs.

Camille Dawlat : Certaines choses arrivent et doivent arriver à certains moments et pas d’autres. Une femme peut ne pas faire d’enfants jusqu’à 40 ans et soudain décider de s’y mettre, ou pas. La pièce parle effectivement de cette pression de la société qui nous dit qu’à 30 ans, tu dois déjà avoir des enfants, un boulot stable et un mari. Alors que suivre ses propres envies c’est beaucoup plus épanouissant.

©Riches-Claires (Leur site)

Le personnage d’Anna est lui très énigmatique, on en apprend très peu sur elle. Qu’est-ce que vous avez voulu transmettre à travers ce personnage ?

C : Moi je pense que chacun peut se faire sa propre interprétation d’Anna, et c’est ça que je trouvais beau dans le texte. Le spectateur va choisir qui elle est en fonction de ce qu’il voit ou de son vécu. Moi je sais qui elle est. Après, est-ce que je le fais passer de manière juste ? Peut-être pas, mais ça laisse planer le doute. Je pense que ce qui est bien dans le spectacle et par rapport au personnage de Dominique, c’est qu’il y a beaucoup d’interrogations : est-ce que c’est Dominique, une projection d’elle dans le passé ou le futur, un ange, est-ce que c’est elle qui s’imagine quelqu’un ? Je pense que ça, vraiment, c’est une réussite : donner le choix au spectateur de faire sa propre interprétation.

Cette pièce est une conversation entre deux femmes. Dans le milieu du théâtre, est-ce que c’est rare de trouver des scénarios entièrement dédiés à des personnages féminins ?

C : Oui. Après, moi je suis sortie du conservatoire il y a 5-6 ans et ça ne fait vraiment pas longtemps que je travaille. Déjà, au conservatoire, on était beaucoup plus de filles que de garçons et je passais ma vie à jouer des personnages masculins. C’est dur de trouver une pièce où il y a suffisamment de rôles féminins. Il doit y en avoir, pourtant. En plus, souvent, les pièces à deux personnages féminins, c’est souvent des pièces mères-filles, et là, on a déjà fait beaucoup le tour de la question. Ici, on voit ce rapport entre deux femmes qui ne se connaissent pas et qui ne se reverront plus. Leurs vies vont changer à toutes les deux. C’est important de se dire que c’est possible dans la vie de tous les jours. Peu importe que ce soit un ange, un clochard, une personne dans la rue ou une amie à toi, ce dialogue permet de faire changer les choses. Même quand tout va bien, être capable de se remettre en question, c’est important.

Par rapport à cette pièce, on voit un schéma qu’on retrouve dans plusieurs scénarios dramatiques : le personnage principal qui se retrouve dans un point critique et se remet en question. Qu’est-ce qui fait pour vous la spécificité de la pièce ?

MN : Pour moi, ce qui est bien dans l’écriture de Fabrice, c’est que ça ne prétend à rien d’autre que ce que c’est. C’est un moment dur, plein de fragilité. Quelques spectateurs ont parfois les larmes aux yeux, puis ça retombe. Il n’y a rien de percutant, pas de grandes vagues d’émotion. Même, à chaque fois qu’il y a une phrase dite « de vérité » énoncée par le personnage d’Anna, elle est remise en place par celui de Dominique qui se fout un peu de sa gueule. Le spectateur en ressort avec une petite bulle, et peut-être avec une réflexion vis-à-vis de lui-même. Effectivement, c’est une thématique déjà traitée dans des séries, des films, mais le théâtre, ça a la spécificité d’être dans l’instant, ici et maintenant, des gens en chair et en os, des gens avec lesquels on respire et on ressent leurs vibrations. Ça peut faire écho en toi et enclencher un déclic, en tout cas plus que si tu regardes « Joséphine Ange Gardien ».

C : Moi, ce que j’aime bien c’est de virer ce côté « tu dois te prendre une claque pour commencer à te poser des questions », qui est trop présent au théâtre. Tu n’as pas besoin d’être tout nu et de te jeter des trucs à la figure pour te remettre en question. Ici, c’est tout doux, tu peux te détendre. Il y a un petit peu de tension de temps en temps et tu en ressors touché, sans pour autant avoir passé trois heures devant un spectacle où ça part dans tous les sens. Ce que je veux dire c’est que c’est une jolie bulle. Tu rentres. Tu n’auras pas forcément changé d’avis après la pièce, mais tu peux être touché.

©Riches-Claires (Leur site)

Est-ce que vous pensez que le personnage de Dominique, ce qu’il traverse, va faire écho à d’autres femmes ? Est-ce que ça relève d’enjeux qui font que les femmes ont encore des choses à acquérir pour être plus épanouies ?

MN : Oui. Je pense que ça reste des questions de femme, il y a par exemple ce désir d’enfant qu’elle ressent et la remise en question par rapport à ça. Mais j’aime bien aussi me dire que ce soir, la personne qui est venue me voir à la sortie, c’était un monsieur qui vibrait, qui était touché. Sa copine vibrait aussi, mais ça ne touche pas que les femmes. C’est vrai que maintenant la pensée évolue d’année en année. Avant, j’avais vraiment une pensée où j’étais dans une révolte de la société qui impose une icône de la femme qui me déprime, car elle n’existe pas. Ici, voilà, le personnage de Dominique est une femme brillante, qui a réussi, qui a un bel appartement, mais qui garde un vide. De toute façon, on est jugées continuellement : trop travailler, pas assez, avoir des enfants, en avoir trop, un seul ou aucun… Il n’y a jamais rien qui va bien ! J’étais vraiment dans l’exaspération. Laissez-moi tranquille ! Je veux être avec mes enfants, en travaillant, en gagnant de l’argent parce que la précarité est très inconfortable et angoissante… En même temps, le travail m’épanouit, me frustre… Ici, c’est un spectacle qui met un point sur la vie de quelqu’un. Ça fera toujours écho à tout le monde, y compris les femmes, car on vit tous ce moment où il faut faire le point et relever la tête.

Tags : Théâtre - art - vieillesse - Emploi - enfant Partagez
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