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Travailleuses domestiques : dépoussiérons les mentalités

par Ioanna Gimnopoulou publié le 15 avril 2019 © Bibbi Abruzzini

La Colombie est un pays pétri d’inégalités. Dans une société machiste aux discriminations flagrantes, être une femme est compliqué ! Ça l’est encore plus lorsqu’il s’agit d’exercer un métier comme celui de travailleuse domestique. Celui-ci suppose de très longues journées de travail, aucune sécurité sociale, de mauvais traitements… À Medellín, les travailleuses affiliées au syndicat SINTRAIMAGRA, partenaire de l’ONG FOS , luttent pour une vie meilleure. Rencontre.

Vingt-deux novembre à Bello, municipalité au nord de Medellín. Il est 20h, il fait sombre. La ruelle que nous empruntons offre une vue époustouflante sur le quartier. Nous apercevons une lumière dans une petite maison sur notre gauche. Nous entendons les rires des femmes. Elles nous attendent impatiemment pour nous raconter leurs histoires. Luz Edith Patiño (à gauche sur la photo), propriétaire de la maison, nous accueille chaleureusement. C’est leur dernière réunion de l’année. Après les présentations, le responsable du projet et trésorier de SINTRAIMAGRA, William Romero, nous explique l’importance de cette initiative  : «  Les travailleuses domestiques sont particulièrement exploitées.  L’objectif de ce projet est de les informer de leurs droits en organisant notamment des formations. Elles ont toutes droit à un travail décent et doivent pouvoir le revendiquer, bien que parfois cela s’avère difficile. » L’ambiance s’alourdit soudainement… Les femmes commencent à timidement lever leurs mains  ; elles veulent partager leurs expériences… C’est Beatrice Castellon qui commence. Quand son mari a eu un accident de travail, elle a commencé à travailler comme femme de ménage. Elle a nettoyé des murs pendant 4 jours en étant payée l’équivalent de 8 euros par jour. « La première fois, je suis sortie de là avec une fatigue telle que je n’avais même plus envie de respirer  », nous confie-t-elle. Beatrice est actuellement sans emploi. Sa dernière employeuse l’a congédiée pour éviter de lui payer la prime de fin d’année. La Colombie a ratifié pas moins de 4 conventions de l’Organisation Internationale du Travail renforçant la protection des droits des femmes dans le milieu du travail. Cependant la réalité est loin d’être idyllique ! Selon un rapport de l’École Nationale Syndicale, ONG dédiée à la défense des travailleuses/eurs, en 2017, seules 34% des femmes cotisaient pour leur santé : « J’ai travaillé pendant 13 ans dans une maison. La propriétaire me disait que je n’avais pas droit à la sécurité sociale. Je n’avais ni sécurité sociale ni prime de fin d’année.  », nous explique Marleny Amparo Patiño.

 

 

Vu les nombreuses heures passées
dans des environnements isolés, les
travailleuses domestiques sont parfois
victimes de violences et de harcèlement.

Travailler en tant que femme de ménage suppose plusieurs risques,  comme des accidents et des problèmes de santé liés à l’utilisation de produits nocifs. L’une d’entre elles nous explique qu’on lui demandait de nettoyer la salle de bain avec des produits toxiques et la porte fermée alors qu’elle est asthmatique. Vu les nombreuses heures passées dans des environnements isolés, les travailleuses domestiques sont parfois victimes de violences et de harcèlement. Les femmes subissent aussi de nombreuses humiliations au quotidien : «  Tu prépares des pâtes délicieuses pour la famille, mais tu ne peux pas en manger avec eux. Tu dois préparer un riz avec des œufs, que tu vas manger dans une assiette en plastique, sur le côté », nous explique Luz Dary les larmes aux yeux. Plusieurs de ces femmes sont des mères célibataires. Elles travaillent pour nourrir leurs enfants. Il leur est donc souvent difficile de réagir à ce genre de commentaires, par peur de perdre leur travail. Grâce aux formations de SINTRAIMAGRA, les travailleuses ont pris connaissance de leurs droits. «  Nous avons ouvert les yeux et nous nous sentons désormais plus fortes ! », ajoute Luz Dary en regardant fièrement autour d’elle. Le cœur lourd, mais plein d’espoir, nous avons quitté la maison pour y revenir le lendemain matin et suivre Luz Edith durant toute une journée sur son lieu de travail. Celle-ci s’occupe d’Amalia, une retraitée âgée de 84 ans. Elle lui prépare à manger, prend ses rendez-vous chez le médecin et l’y accompagne, se promène avec elle… « Luz Edith travaille ici depuis 3 ans  », nous confie son employeuse, Claudia Chavera (à droite sur la photo). « Presque 4 ans », la corrige Luz Edith. Elles sont amies depuis 20 ans. Quand sa mère est tombée malade, Claudia avait besoin de quelqu’un pour s’en occuper ; elle a donc proposé à Luz Edith de travailler pour elle. «  Malheureusement je ne peux lui proposer que le minimum légal, car je ne peux pas me permettre plus en tant qu’institutrice. Mais je lui paye sa sécurité sociale et sa prime de fin d’année », nous explique-t-elle. « Ce sont réellement nos mains droites. Nous leur confions le plus important pour nous : nos enfants, notre maman… Alors, pourquoi ne pas leur offrir tout ce dont elles ont besoin  ?  », conclut-elle en la regardant. L’histoire de Luz Edith et celles de toutes les travailleuses que nous avons rencontrées prouvent non seulement qu’il est primordial de connaître ses droits afin de pouvoir les revendiquer, mais également qu’avec peu d’efforts, en respectant les droits des autres, nous pouvons contribuer à un monde meilleur.

Solsoc est une organisation non gouvernementale (ONG) de coopération au développement. Avec des organisations du Sud, elle combat l’exclusion et les inégalités en Bolivie, au Burkina Faso, au Burundi, en Colombie, au Maroc, en Palestine, au Sénégal et en République Démocratique du Congo, ainsi qu’en Belgique. Leur objectif commun est de contribuer à la construction d’un monde plus juste et plus démocratique. Tags : International - grève - Chômage Partagez