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Ubérisation de la société : dangereuse séduction

par Rosine Herlemont publié le 11 mars 2019

L’ubérisation se présente comme la plus grande révolution sociétale depuis l’industrialisation au milieu du 19e siècle, celle qui, bouleversant les relations sociales, va libérer le travail et émanciper l’individu grâce aux nouvelles technologies numériques. La réalité est beaucoup moins rose ! Car l’ubérisation pourrait provoquer beaucoup plus rapidement ce que la mondialisation de l’économie et les politiques néo-libérales tentent de faire depuis quatre décennies : éroder progressivement la sécurité sociale, démanteler le droit social, allonger le temps de travail, répartir de façon inéquitable revenus du capital et revenus du travail,favoriser l’évasion fiscale…

L’entreprise Uber naît en 2009 à San Francisco sous la forme d’une plate-forme internet mettant en relation directe les consommatrices/eurs et les prestataires de services. Il s’agit, en l’occurrence, du transport automobile individuel de personnes en milieu urbain. Le service est appelé VTC (Voiture de Transport avec Chauffeuse/eur). Les conductrices/ eurs ne sont pas des salarié-e-s de la société qu’elles/ils représentent, mais des autoentrepreneuses/eurs avec lesquels la société Uber sous-traite. Elles/ils sont, à la fois, travailleuses/eurs et propriétaires de leurs moyens de production qui se résument à une automobile, un smartphone, une tablette (ou un équivalent) et une connexion internet. Elles/ils doivent s’assurer elles/eux-mêmes contre les risques (accident, maladie ou blessure) et verser des primes pour se ménager une retraite par capitalisation (système par lequel la/le retraité-e se paie sa pension sur le capital qu’elle/il s’est constitué tout au long de sa vie d’actives/ifs. Il s’oppose au système de répartition de la sécurité sociale où ce sont les active/ifs qui paient les pensions des plus âgé-e-s par prélèvement sur leur salaire, sous forme de cotisations). C’est également à elles et eux qu’incombent les frais d’énergie, d’entretien et de renouvellement de leur véhicule. L’entreprise mère (sous-traitante), Uber, est virtuelle. Elle dispose d’un algorithme informatique permettant de géolocaliser rapidement les offreuses/ eurs et les demandeuses/eurs de service pour les mettre en relation. Son moyen de production est difficilement localisable car il se confond avec les marchés au sein desquels l’entreprise est implantée. En économie, on définit traditionnellement le marché comme le lieu de rencontre de l’offre et la demande. En principe, c’est lui qui fixe les prix des biens et des services échangés. En l’occurrence, ici, c’est Uber qui fixe les prix ! Uber demande un minimum de main d’oeuvre et échappe aisément aux impôts nationaux en fixant arbitrairement ses sièges sociaux dans des paradis fiscaux.

Le succès d’Uber s’explique par les prix intéressants qu’il peut pratiquer puisqu’il n’a pratiquement pas de salaires à payer ni de cotisations sociales à verser. De plus, les consommatrices/eurs sont séduit-e-s par la flexibilité et la rapidité de l’offre. Dès qu’elle/il exprime la demande de service, la/le client-e est satisfait-e en un temps record. Enfin, beaucoup de travailleuses/eurs sont attiré-e-s par l’autoentreprise de type Uber qui leur donne l’illusion d’une liberté de travailler quand elles et ils le veulent et au rythme qu’elles et ils souhaitent, bref d’échapper au lien de subordination qu’implique nécessairement le salariat.

C’est pourquoi le modèle d’Uber s’est rapidement étendu à d’autres secteurs d’activité. D’abord, l’aide à domicile, la livraison, le nettoyage puis le logement touristique, les conseils juridiques, financiers, etc. C’est ce qu’on appelle l’ubérisation de l’économie. Tous les secteurs d’activités où la production de services prédomine sont susceptibles d’être ubérisés à un moment ou à un autre…

Uber, une nouvelle alternative ?

L'alternative Uber n’est, en réalité, que du salariat déguisé détournant la législation sociale sur la protection du travail.

Bien que d’apparence révolutionnaire, l’alternative Uber constitue une forme d’exploitation que nous trouvons nécessaire de dénoncer. Cette nouvelle forme de travail n’est, en réalité, que du salariat déguisé détournant la législation sociale sur la protection du travail. Or, le salariat, malgré les souffrances bien réelles qu’il peut occasionner à la/au travailleuse/eur, offre, grâce aux conquêtes ouvrières et sociales du 20e siècle, une série importante de contreparties à la subordination et à l’aliénation de la force de travail qu’il implique.

Ainsi, le travail salarié est censé donner accès à un revenu sécurisé en général suffisant pour s’offrir une vie sociale satisfaisante, il donne accès à l’assurance maladie et invalidité pour la famille, à la retraite et, au besoin, à des indemnités de chômage. Mais, il offre aussi une insertion sociale et citoyenne ainsi qu’une participation à une communauté de travail qui fait sens.

Un autre modèle est possible

Toutefois, ignorer les bouleversements qu’apportent les nouvelles technologies numériques sur le mode de production et par conséquent sur les conditions de vie des travailleuses/eurs serait une lourde erreur. Le remplacement de l’être humain par la machine dans les tâches industrielles les plus pénibles, ingrates et répétitives est une bonne chose s’il s’accompagne d’une réduction collective du temps de travail sans perte de salaire. Il permettrait de repenser la force de travail vers plus d’inventivité et de créativité en améliorant ainsi la possible réalisation de soi par le travail. Les plates-formes numériques peuvent constituer une ressource infinie pour le bien-être collectif si elles sont dirigées vers les besoins sociaux, culturels et économiques les plus utiles que ce soit en matière de formation, de mobilité, de développement durable et écologique (voir à cet égard, la création à Bruxelles de la plate-forme citoyenne de soutien aux réfugiés). Ces plates-formes pourraient revêtir la forme de coopératives (citons par exemple Coopcity) ou de structures autogérées.

Bref, les alternatives existent et elles sont nombreuses. Il faut, pour cela, que la gauche politique puisse s’unir et créer un rapport de force suffisant en faveur des travailleuses/eurs en opposition au capitalisme exacerbé et mortifère. La lutte des classes n’est pas morte contrairement à ce que certain-e-s voudraient nous faire croire ! Elle peut prendre simplement d’autres formes.

 

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