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Article mis à jour le 23 septembre 2021

Rencontre de la Réalisatrice Flore Vasseur pour son film « Bigger than us »

par Mathilde Largepret publié le 21 septembre 2021 © Bigger than us

Elles·il s’appellent Melati, Xiuhtezcatl, Winnie, Memory, Rene, Mary et Mohamad. Issus des 4 coins du monde, ces jeunes de moins de 30 ans changent le monde, à leur manière. Grâce à sa caméra, la réalisatrice, autrice et journaliste Flore Vasseur, illustre leurs combats et nous livre un puissant plaidoyer en faveur de la convergence des luttes. Nous avons eu la chance de la rencontrer pour notre magazine.

Comment vous est venue cette idée de projet ?

Cela fait 20 ans que j’écris, réalise et m’interroge sur les dysfonctionnements de notre système. J’avais à la fois envie de décrypter ces dysfonctionnements et de mettre en lumière des personnes qui proposaient des alternatives.

Vers 2015-2016, je me suis rendu compte que j’adorais mon métier, mais que j’avais peu d’impact. J’ai eu la chance de rencontrer et d’interviewer Edward Snowden à Moscou. Je suis rentrée en me disant que les gens allaient comprendre, s’identifier. Mais les gens me disaient qu’ils étaient incapables de faire ce qu’il faisait car ils n’étaient pas Edward Snowden et qu’ils ne seraient jamais comme lui. Je me heurtais à un mur.

J’ai un petit garçon qui avait 7 ans à l’époque et qui m’a dit : « Maman, ça veut dire quoi la planète va mourir ? ». J’ai eu alors cette double prise de conscience. À la fois une certaine impuissance dans mon travail, mais aussi dans ma vie de maman. J’avais passé des années à essayer d’expliquer à des adultes pourquoi ils devaient changer et j’étais incapable de répondre aux questions de mon fils. Je me suis juré que j’allais faire un film pour lui répondre. L’opportunité s’est présentée dans la même journée ! Je suis tombée sur l’intervention TED de Melati et de sa sœur. Je me suis dit j’allais pouvoir répondre à mon fils en racontant l’histoire de deux héroïnes de son âge.

Je suis allée en 2016 à Bali pour réaliser un film sur elles. Dans ces jeunes filles magnifiques, j’ai trouvé toute la sagesse, l’intelligence, la grandeur, la lucidité, la colère que j’avais vue chez les activistes adultes, dont Edward Snowden. Sauf que là c’était absolument irrésistible ! On peut me dire qu’on n’est pas Edward Snowden, mais personne ne peut dire qu’il n’a jamais été un enfant ou qu’il ne l’est pas encore un peu au fond de lui.

Je voulais aider Melati, faire ma part. On est resté en contact et très vite je me suis rendu compte que ce qui condamne souvent les activistes c’est la solitude et le fait d’être seul dans leurs batailles. Je me suis alors dit qu’une façon d’aider Melati c’est de la faire aller à la rencontre de gens comme elle. Je lui ai proposé de faire un tour du monde, lui montrer qu’elle n’était pas seule. Voilà d’où est né ce film.

Votre film se marque par la presque absence de points de vue occidentaux. Ce documentaire était-il pour vous une façon de visibiliser d’autres formes de militances et de la décentrer ?

C’est tout le sujet. Ce film montre combien notre idéologie a contaminé le reste du monde et combien il serait utile de se remettre en cause. Il est important de se rendre compte à quel point nous incarnons quelque chose de mortifère.

On voulait faire un film représentatif de la jeunesse mondiale. Or, 80 % des jeunes n’habitent pas en Occident. Si on veut faire un film, une radiographie de la jeunesse, il faut sortir de nos territoires.

Dans le documentaire, Winnie dit « on a fait copier-coller, on ne s’est pas posé de question on a pris tout ce que vous nous avez emmenés parce qu’on n’a jamais imaginé que vous pouviez être mal intentionné. » Je suis fière que ce soit cette agricultrice en Ouganda, qui nous donne les clefs de compréhension de ce qui est en train d’arriver. Elle a compris des choses que nous allons mettre des années à comprendre.

L’expert, ce n’est pas celui qui a le micro. Il est même urgentissime que ces gens-là lâchent le micro. Les vrais experts de la résilience sont sur le terrain, dans des endroits totalement inattendus et sont en avance sur nous.

Ça a été un combat pour moi de faire ce film. Les partenaires qui sont susceptibles de financer le projet veulent consciemment ou inconsciemment des gens qui leur ressemblent. Il faut que le public se reconnaisse. Moi j’ai lutté en leur expliquant que leurs enfants et eux ne représentaient rien. Certains partenaires ont refusé de nous suivre sur cette direction… ceux qui se sont embarqués dans le projet sont exactement alignés à notre vision.

Malgré les sujets abordés, votre documentaire est porteur d’espoir. Quel est votre ressenti face au monde de demain ?

Quand j’ai commencé le travail avec la monteuse, je lui ai dit que l’on faisait un film pour les extraterrestres, pour qu’un jour ils tombent dessus et se rendent compte à quel point l’humanité était belle. Et comment elle a disparu parce qu’elle n’a pas accepté sa beauté, mais aussi son ultra vulnérabilité.

Mon ambition est de dire que le monde de demain existe déjà : c’est le monde de Melati, de Mohamad, de tous les autres. Il ne s’agit pas de dire que les problèmes n’existent pas, mais bien qu’il est temps de s’en emparer. Le fait d’agir rend puissamment vivant. Ces personnes rencontrées sont belles. Ce n’est pas une beauté graphique ou esthétique, mais ce sont des personnes illuminées de l’intérieur, puissamment vivantes.

À la fin du film on est face à un choix : la peur ou l’amour. Ce choix se produit 1000 fois par jour, dans tout ce que l’on fait. L’un des points communs des personnages du film est qu’ils ont tous fait le choix de l’amour. C’est difficile, ils sont souvent seuls, ils se prennent des répressions qui vont de l’opprobre à la criminalisation. Mais ils sont vivants. La question de l’humanité aujourd’hui est de se demander pourquoi nous sommes en vie. Pourquoi sommes-nous là ? Je crois que ces personnages y répondent.

Votre film présente des individus face à des combats qui semblent différents, mais qui finalement les unissent. Les enjeux environnementaux se croisent aux inégalités sociales et de genre. La convergence des luttes représente-t-elle l’avenir de la militance et de l’engagement ?

Bien sûr. J’ai l’impression que l’un des travers du militantisme est de croire que sa cause est plus importante que la cause d’à côté. Plutôt que se porter vers le haut, il y a une bataille horizontale qui est complètement contre-productive. Se rendre compte que tout est lié est hyper important et c’est ce qu’on voulait montrer dans le film. Chacun des enjeux est traité de la même manière, est le révélateur d’un dysfonctionnement, le symptôme d’une problématique centrale. Notre volonté était de toucher ce point central. Une accumulation de lutte ne sert pas à grand-chose, ce qu’il est important de montrer est que l’on se bat tous contre le même problème et que l’on peut tous y prendre part, que c’est plus grand que nous (d’où le titre du film). La convergence des luttes est fondamentale en termes de répartition des énergies et d’espoir pour faire réellement avancer les choses.

Des gens comme Memory, Mohamad et Xiuhtezcatl, je l’ai avais repéré dès 2016. Et quand j’ai rencontré Melati, je me suis rendu compte que quelque chose se passait, bien avant Greta Thunberg. Pour moi, c’était éminemment prévisible. Ce qui est étonnant et dommage, c’est que les gens ne s’intéressent qu’à Greta, ça la condamne et ça condamne le mouvement. L’enjeu est de montrer que cette énergie est distribuée partout, qu’une armée est en train de se lever.

Vous avez pris le parti de partir à la rencontre de très jeunes militant·e·s. pourquoi ce choix ?

C’est une urgence absolue, surtout après ce qu’on a vécu, de (re) donner envie aux jeunes de vivre et de s’engager dans le monde au travers du militantisme ou d’autre chose. Il y a 1000 façons d’exprimer son rapport à la vie du côté de l’amour. Ce n’est pas que la militance, mais aussi la projection, l’envie.

Je m’érige fortement contre la narration ambiante qui voudrait les culpabiliser, les traiter de décérébrés, de flemmards, d’irresponsables. J’ai envie de demander à ces gens-là ce qu’ils font, eux, où est leur responsabilité, leur courage, leur connexion au monde.

Le mépris de la jeunesse est pour moi le choix de la mort.

Tout comme dans votre documentaire, on a vu beaucoup de femmes dans les luttes en matière d’environnement. Pourquoi selon vous, alors que les femmes sont généralement invisibilisées dans de nombreux domaines, sont-elles autant médiatisées sur ces questions-là ?

Elles ne sont pas plus médiatisées, mais elles sont tout simplement surreprésentées dans ces mouvements. Melati m’a dit qu’elle n’a que des filles autour d’elle. Xiuhtezcatl est le plus avancé sur ces questions-là. Il dit qu’on a besoin de cette « énergie féminine » notamment les femmes de couleur dans ces mouvements-là. Pour lui, le matriarcat peut tout changer.

Vous n’avez pas uniquement réalisé le film, vous proposez aussi d’autres outils, pouvez-vous m’en dire plus ?

Depuis le démarrage du projet, on a eu le désir de faire plus qu’un film. On a démarré grâce à une campagne de financement participatif. À chaque retour de tournage, à Paris, on donnait rendez-vous aux gens qui nous avaient financés (mais pas que) à des moments libres et gratuits et je racontais pendant 2 heures mes expériences de tournage. Il y avait une volonté de transmettre par l’oralité, sans écrans. On a tout de suite voulu raconter ce que l’on voyait.

Nous avons sorti un site sur lequel nous avons publié toutes nos ressources, nos images nos recherches et nos chiffres. Il y a beaucoup de contenus qui n’apparaissent pas dans le film car nous avions plus de 300 heures de rush ! Nous avons aussi réalisé un podcast, des contenus pédagogiques pour les profs. Tous ces contenus sont gratuits dans un site en License libre. Tout le monde peut s’en servir.

 

En France on va faire de nombreuses projections-débats. Un partenaire a même acheté 100 000 tickets qu’on est en train de redistribuer aux jeunes ! On veut lancer la conversation, qu’elle arrive en salle de cinéma, à la fac, dans les entreprises, les associations, les collectifs. Le but, c’est de rapprocher le désir d’engagement de l’engagement lui-même. Dans notre site (et on l’espère aussi, dans la vie réelle) on va rendre possible ces rencontres entre des acteurs de terrain et des gens qui souhaitent s’engager. L’ambition est de rendre le projet utile aux jeunes, aux personnes qui s’occupent de jeunes ou ont envie d’être jeunes… ce n’est pas que pour la jeunesse, mais un film pour ceux qui ont envie de vivre.

L'avis de la rédac'

Magnifique plaidoyer sur l’activisme mais aussi sur la convergence des luttes, Bigger than us dépasse le stade du documentaire passif en nous poussant d’urgence à (ré)agir. Malgré une narration sans concessions, on ne peut ressortir de cette séance sans une profonde foi en l’humanité et en la jeunesse. Grâce aux outils pédagogiques de qualité, le projet dépasse le stade de l’intention et créé des ponts avec le public. A voir et à partager autour de vous sans modération !

 

Pour en savoir plus : https://biggerthanus.film/

 

Merci à Flore Vasseur, Cinéart et Rhyzone ASBL pour avoir rendue cette rencontre possible !

Tags : vélo - cycloféminisme Partagez